Joker

JokerJoaquin

RÉDEMPTION

Le film de Todd Philipps qui fait en ce moment un tabac dans les salles de cinéma est davantage qu’un épisode préliminaire du méchant de la saga de Batman. C’est un film sur la folie, l’exclusion et la politique puisque le film prend corps dans l’espace urbain et s’efforce de faire saisir au spectateur les dysfonctionnements de cet espace à travers de multiples détails. Le microcosme (la maladie psychique du personnage) et le macrocosme (les dysfonctionnements de la cité) sont d’ailleurs toujours traités de manière parallèle. A tel point que la confusion est parfois présente : au moment où Arthur Fleck (futur Joker) dit à son assistante sociale « ça va de plus en plus mal n’est-ce pas? » on croit d’abord qu’il parle de lui, avant de comprendre, grâce à la réponse de l’assistante, qu’il dresse en fait le bilan politique de Gotham City.

Ainsi, humilié, offensé et laissé à l’abandon par les services sociaux et médicaux de la ville, Arthur, comme les personnages de Dostoïevski – notamment Rogogine dans L’idiot et Raskolnikov dans Crime et châtiment), se libérera paradoxalement par le crime après qu’on lui mette un revolver dans les mains et que l’occasion se présente. Tout se passe comme s’il n’était criminel que par accident, avant qu’il consente à devenir ce que la société a fait de lui et à voir dans la folie criminelle, l’ultime possibilité d’une forme de vie.

C’est d’ailleurs après le premier meurtre que ses mouvements deviennent plus souples et qu’il effectue  soudain des entrechats et gestes gracieux comme un danseur classique virtuose ; le meurtre est donc davantage qu’une libération, il est le moyen pour lui d’exercer enfin son art avec la reconnaissance qu’il n’a jamais eu lorsqu’il essayait de le faire dans les cadres de la société. Sa manière de se mouvoir change et ses perspectives s’étendent – au moins dans l’imaginaire. La perspective se renverse à la Tchekhov : « Je croyais que ma vie est une tragédie mais c’est une comédie » dit-il à sa mère adoptive avant de l’étouffer avec un oreiller sur son lit d’hôpital.

Le film oscille dès le début entre ces deux pôles et c’est la maîtrise de cette oscillation qui permet son succès. On comprend au passage que pour se muer en comédie, le personnage tragique doit retrouver une forme de maîtrise dans sa destinée, c’est-à-dire prendre la décision pour s’engager dans une voie qui semble inexorable.

Ainsi, le meurtre sera la rédemption de Joker puisqu’à son stade de déliquescence -« Je ne suis pas sûr d’exister »– il est évident que c’est tuer ou être tué. Il choisit le meurtre comme rédemption et comme révolte. Ce qui est plus surprenant, c’est que cette catharsis d’abord sociopathe et autistique – littéralement coupée du monde-, s’universalise, aussi bien dans Gotham city que dans les salles de cinéma. Fait confirmant que ce dont manque notre société contemporaine, c’est bien de cette catharsis. Par ce manque d’excès dont nous souffrons, étouffés par les cases insuffisantes d’une société en déliquescente et malade, nous sommes tous Joker. Ainsi, c’est par la transgression de l’individu qu’une communauté du crime peut se former en donnant une dimension politique à une souffrance intime devenue intolérable.

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