Twin peaks : Fire walk with me

twin peaks fire walk with me

ARCHIVE

Toute l’intrigue de Twin Peaks repose sur le meurtre de Laura Palmer et cette remastérisation est également un préquel à l’intrigue au moins dans sa partie de présentation. Qu’est-ce qu’un monstre? Passée la représentation grossière que nous en avons, il semble que ce soit d’abord – et avant tout – un homme ordinaire et invisible. Leland Palmer fait partie de ces hommes. Tout comme sa fille fait partie de ces lycéennes moyennes par sa banalité et son conventionnalisme social : drogue, manipulation, sexe, bovarysme…il n’y a rien là que de très normal. C’est d’ailleurs un procédé commun chez Lynch que celui de pousser ad nauseam l’apparence de la normalité, jusqu’à ce que plus personne ne s’y reconnaisse par saturation de l’ordinaire qui prend alors une valeur artistique. C’est ainsi, en effet, que l’espace cinématographique lynchéen advient. Car c’est dans l’absence de possibilité de reconnaissance que commence son cinéma, comme lieu de la déhiscence d’un quotidien extraordinaire du fait même de sa quotidienneté apparaissant avec une différence énonciative. C’est sur son caractère trop lisse qu’un récit peut alors véritablement prendre corps, qui est toujours chez Lynch -avec multiples variations- celui du traumatisme. Il parvient ne parvient pas à le dire et il n’essaie même pas, car un traumatisme -par définition- ne se dit pas, mais il parvient en revanche à le montrer avec brio, de manière allégorique en nous saisissant parfois jusqu’à l’effroi. A cet égard, Twin Peaks : Fire walk with me est un film sur la perte d’innocence lorsque quelque secret vient à la conscience. Comme en témoigne le tableau au style naïf et enfantin représentant une famille unie prenant le petit-déjeuner dans la chambre de Laura Palmer, tableau qu’elle regarde intensément à plusieurs reprises durant le film avec les larmes aux yeux lorsque son regard s’y attarde par hasard un instant de trop. C’est tout le symbole de l’écartèlement entre deux mondes que contient cette scène familiale apparemment naïve et plaisante : le monde du trauma (le tableau inquiétant donné par la vieille femme qui dévoilera la scène originelle) et celui de l’innocence perdue mais dont Laura a encore le sentiment et même une forme de conscience sur le mode de la nostalgie – d’où le symbolisme de l’ange qui revient également à plusieurs reprises.

C’est bien cette différence nostalgique – et ayant quelque chose d’une archi-enfance chérubinique- qui la met à l’écart de ses petits camarades et non sa beauté. Il y a quelque chose d’éternel chez Laura Palmer parce qu’elle n’a pas pu s’incarner totalement du fait de son trauma originel, à l’instar de la Lol du Ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras, personne ne sait réellement qui est cette Laura, elle échappe à toute identification parce qu’elle habite un souvenir innommable et inavouable. Lorsque la conscience du trauma affleure à la surface, le drame s’accélère et le crime devient inévitable. Ainsi, Laura Palmer est un personnage qui synthétise donc les deux motifs du contraste lynchéen récurrent et majeur : l’ordinaire et l’extraordinaire enveloppés eux-mêmes par deux catégories métaphysiques : le visible et l’invisible – ou, et de manière plus inquiétante – par le caché suggéré par l’angle mort du visible. Il y a toujours du caché chez Lynch, aussi bien d’un point de vue cinématographique que du point de vue du récit, avec son corollaire : le surgissement et la terreur qui l’accompagne. Sauf que le monstre extraordinaire qui surgit inspirant la terreur n’est jamais qu’une allégorie cinématographique cachant son double ordinaire et humain trop humain. Autrement dit, il a valeur de masque, et comme souvent – par l’effet paradoxal du travestissement – c’est un masque révélateur de l’horreur. Il y a ainsi un recours à l’imaginaire extrêmement réaliste puisque c’est une médiation qui vise à nous replacer face au crime ordinaire en l’habitant avec la conscience de ce qu’il nous a ravi jusqu’au sens nouveau du ravissement qui ne se conquiert que par une Weltanschauung artistisque qui apparaît comme la seule instance pouvant rendre la parole à la victime.

Depuis le début de son oeuvre, Lynch, cinéaste du trauma et de la perte, semble nous dire qu’il vaut mieux habiter cette médiation de l’imaginaire comme nostalgie de quelques paradis perdus subsistant sempiternellement comme trace -ou archi-trace; « mal d’archive » dirait Derrida- marquée au fer rouge au fond du fond de notre mémoire jusque dans les détails. Oui, le monde possible vaut mieux que le monde réel car c’est en lui que ce dernier prend son sens et qu’un appel peut y être lancé par une ré-invention du quotidien – ce que Lynch fait avec le cinéma qui pourrait être interprété comme une esthétique du traumatisme et de la perte, et, de facto, comme une transfiguration.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s