Grave

Grave-Julia-Ducournau

LIMITES

Avec Grave, Julia Ducournau continue d’explorer les mystères de l’organique sous toutes ses variations et hors des sentiers battus en envisageant tout ce qui peut arriver du corps, aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur par l’hypothèse d’un chiasme originel (voir son excellent court-métrage Junior sorti en 2011 qui se présentait comme une relecture stimulante de la puberté féminine placée sous le signe du visqueux, avec la même actrice qui portait d’ailleurs le même nom fictif que l’héroïne de ce long métrage : Justine. Ainsi que son téléfilm Mange explorant les affres de la boulimie et ses traces dans la mémoire du corps, dont le motif sera d’ailleurs rappelé par l’infirmière présente dans le film).

S’il est donc impossible de ne pas voir une continuité de l’exploration de la thématique du vivant et de sa complexité dans Grave, il est plus clairement question de transgression que dans les précédents travaux de la réalisatrice. Ainsi que d’une relativisation de la gravité de cette dernière en montrant que le vivant est par nature transgressif des normes par les élans vitaux qui le traversent inexorablement. En nous plongeant dans l’univers d’une école vétérinaire, c’est une double-limite qu’entend explorer Ducournau, celle du normal et du pathologique (le couple notionnel inépuisable dont Canguilhem avait montré toute la complexité dans son essai du même titre) et celle entre l’homme et l’animal (Notons une coïncidence troublante ; la sortie de Grave s’accompagne de celle d’un film Russe, Zoologie de Ivan Tverdovskiï, dans lequel une femme employée de Zoo se réveille dotée d’une queue et qui explore lui aussi avec brio le caractère ténu de cette limite).

Ces deux limites fondamentales et constamment explorées dans la pensée contemporaine seront ici pensées en imbrication l’une avec l’autre. Julia Ducournau ne serait-elle donc qu’une universitaire projetée dans le milieu du cinéma pour restreindre celui-ci dans les limites d’une réflexion purement intellectuelle et balisée par une forme rigoriste? Loin s’en faut. Car c’est bien un objet de « pur » cinéma qu’elle nous livre avec Grave. Si toutes les scènes témoignent en effet d’une écriture scénaristique travaillée et précise ainsi que d’une capacité à faire corps avec son sujet, c’est bien sous le sceau de l’inventivité et de l’énergie s’y rattachant qu’est placé cet objet.

En effet, s’il est possible peut regarder Grave comme un film excessif, il ne tombe toutefois jamais dans le chaos (à la manière de The addiction de Abel Ferrara) préférant mener une réflexion subtilement conceptuelle et foncièrement symbolique alliée à la violence de son sujet : le cannibalisme. Là encore, l’insoutenable et la violence de certaines scènes est rattrapée par une réflexion – s’accompagnant d’un certain humour – sur la limite: ne sommes-nous pas tous cannibales? (cf, l’essai de Claude Levi-Strauss sur le sujet : Nous sommes tous des cannibales) Aussi bien au sens littéral que métaphorique. Après tout, nous mangeons les autres autres animaux. Et qu’est-ce qui nous en sépare sinon un mot (cf, l’essai de Derrida : L’animal que donc je suis) ; il y a, à ce propos, une scène, sur une aire d’autoroute où un routier parle à Justine et à Adrien (son colocataire à l’école véto) en disant que la limite génétique entre l’homme et le cochon est très faible : « bah oui, c’est pour échanger notre sang d’alcoolo » faisant écho à une prise de position éthique de la part de Justine lors d’un des premiers déjeuner à la cantine de l’école et l’ayant d’emblée mise à part de la doxa : violer un singe est pour elle aussi grave que violer un être humain.

graveducournau

Ainsi, tout comme pour la famille de Justine, l’animal apparaît ici comme le prétexte à donner le change : on refuse de les manger, on leur accorde des droits et on leur donne des soins pour masquer la véritable addiction. D’une part la vertu n’est donc qu’apparence -hormis pour Justine qui se bat contre cette nature qui lui est propre et qu’elle découvre à la défaveur du bizutage-; la mise à couvert d’une addiction encore moins avouable, tandis que d’autre part, la notion d’espèce se trouve ainsi ici  constamment repensée à l’aune de la question de l’atavisme (cher à Zola) et de la comédie sociale. Les parents sont également cannibales bien qu’ils feignent d’être végétariens aux yeux du monde. Ce déterminisme de l’individu montré à divers moments du films (notamment par le bizutage des nouveaux arrivants dans l’école qui rampent pour passer la porte de la soirée d’intégration dans une scène qui rappelle un chant de « L’enfer » de la Divine comédie de Dante). Plus tard, on voit un beau rappel de la scène de Carrie dans l’adaptation de Brian de Palma du célèbre roman de Stephen King lorsque des litres de sang de porc tombent sur les étudiants vétérinaires primo-entrants. Comme dans Carrie, à cet instant, il y a quelque chose de la libération du secret de la fatalité dans cet événement annonciateur : quelque chose de la tragédie grecque se met en place par l’annonce de la métamorphose prochaine de Justine et la tombée du voile par le rite de passage d’intégration (qui s’accompagne de l’obligation de manger de la viande crue) – passage qui est d’ailleurs ici à prendre dans un sens polysémique et dont la sexualité fait évidemment partie. Ce phénomène du déterminisme s’étend d’ailleurs au choix de la vocation professionnelle : dans la famille tout le monde est vétérinaire. En somme, on ne choisit rien : ni son milieu familial, ni sa place sociale, ni son statut professionnel et encore moins ses addictions. Seule la relation ambiguë, mais foncièrement bienveillante et amoureuse, entre Justine et son colocataire (pourtant homosexuel) réinsère un peu de liberté et de gratuité dans les relations là où elles semblent ailleurs codées en toute chose.

Finalement, et par une forme de mise en abyme, le film de Julia Ducournau devient une lutte contre cette fatalité par sa démonstration d’une capacité à faire surgir une liberté au sein de tous les déterminismes en montrant leur richesse heuristique dès lors que l’on adopte une perspective non normative pour les penser. C’est pourquoi le film, souvent rythmé d’une musique electro-techno, prend souvent des allures de chorégraphies ou de performances d’art contemporain (à mi-chemin entre Annette Messager et Bill Viola) : celles-ci sont favorisées par l’environnement médical et animal. Le corps humain et le corps de l’animal deviennent tout deux matière à explorer un potentiel créatif qui ne se déploie pas dans un dépassement du pathologique et de la mort mais depuis l’exploration de ces phénomènes qui surgissent au sein de la vie avec l’inconnue de la nouvelle équation introduite ici qu’est le cannibalisme. Les jeunes cannibales sont en effet montrées comme des jeunes filles comme les autres qui doivent lutter pour s’intégrer à leur milieu. Ce duo sororal rappelle d’ailleurs les figures bibliques de la Genèse, Caïn et Abel dans leur lutte pour deux empires opposés : la grande sœur de Justine, Alexia, veut donner tout empire à ses penchants tandis que Justine souhaite les refréner par souci éthique. Marque ultime de son humanité dans sa différence (ou sa différance, comme disait Derrida).

Ainsi,  lorsque Justine danse devant le miroir avec la robe de cocktail de sa sœur sur une chanson du duo des jeunes rappeuses françaises Orties : « Plus putes que toutes les putes », on se rappelle un autre de leur titre : « Cannibales ». Alors, on s’interroge dans un écho levi-straussien : la société contemporaine n’est-elle pas toute entière cannibale? Que faisons-nous sinon nous manger métaphoriquement les uns les autres à l’intérieur et au-delà des frontières étatiques? La transgression du cannibalisme apparaît ici comme une forme de réponse à la violence de la société et à ses normes et codes sociaux arbitraires.

En définitive, ce premier long métrage, bien que portant les marques d’une réalisation de jeunesse, témoigne néanmoins d’une réussite incontestable en matière de style singulier associant le courage de la subversion à des interrogations universelles et actuelles abordées avec un humour corrosif sans jamais perdre en rythme et en style. Surprenant, choquant et finalement, stimulant et libérateur par sa créativité et sa violence cathartique.

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