La femme qui est partie

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SÉJOUR(S)

Les productions de Lav Diaz ont beau être toujours hypertrophiques sur le papier, il nous installe dans un temps qui fait qu’on ne voit néanmoins pas passer ce temps  et qu’on ne parvient pas à s’y ennuyer. Car ce temps est absorbé par une image d’une incroyable pureté et par des moments qui captent le spectateur et le substitue à son temps propre. A tel point que je n’ai jamais vu quelqu’un quitter la salle pour un film de Lav Diaz. La femme qui est partie ne raconte pas un départ mais le « avant » un départ et les motivations sont dévoilées peu à peu, à la faveur de dialogues et de scènes quotidiennes aux philippines.

La seconde partie du film se déroule complètement dans la nuit, une longue nuit interminable sans lever de soleil, qu’on cesse d’ailleurs d’attendre pour s’ancrer dans une atmosphère sans secours et impitoyable pour les plus démunis. Seule cette femme vient apporter sa lumière pour séjourner auprès d’eux. Elle ne part qu’à la fin du long métrage (presque quatre heures). Ces quatre heures n’ont rien d’une cérémonie d’adieu ou de préparatifs de voyage, pas même d’un temps de latence ; ce sont des vies qui se rencontrent, des conjectures qui racontent des tourments à la fois singuliers et universels se rejoignant par le hasard. Comme à son habitude, c’est l’affliction de quelques individus « hors-norme » et la complexité de la morale pour de tels êtres vivant en amont du monde, dissimulés dans la brèche du temps.

Il y a, dans les films de Diaz, le désir exprimé de vivre avec ses blessures et même depuis elles parce que c’est là seulement que le sens d’une vie peut se former et que des valeurs peuvent surgir au-delà de la morale, depuis ce qu’il y a de plus originel chez les individus. Il y a ainsi quelque chose de dostoïevskien chez le réalisateur Philippin (son film précédent : Norte, la fin de l’histoire, était d’ailleurs une libre adaptation de Crime et châtiment), dans la mesure où la bonté est toujours corrélée à une rage destructrice comme versant de la rage de vivre, dénotant d’un grand sens du tragique et d’une sensibilité spirituelle au thème de la faiblesse humaine. C’est pourquoi cette bonté est toujours montrée dans son caractère fragile et précaire, aux prises avec la tentation du mal, mais aussi d’une pureté invincible, conquise dans le déchirement de cette lutte elle-même, qui ouvre sur l’éternité.

Les scènes sont souvent hypnotiques et transcendantes par ce sens qui se forme dans une déhiscence qui est celle de l’image-temps : le temps sort de ses gonds et voir un film de Diaz, c’est précisément sortir du temps pour entrer complètement dans l’image et le sens qui s’y forge. L’histoire prend sens dans le temps de l’image, par l’arrêt qui fait naître un univers avec ce que cela suppose : de la création et de la vie. Il y a ainsi dans chacun de ces films le pressentiment d’une eschatologie par le passage d’un temps linéaire à un temps cyclique. De te fabula narratur…

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