Rester vertical

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EN ÉQUILIBRE

Le nouveau film d’Alain Guiraudie, Rester vertical, est difficile à commenter dans la mesure où il fait feu de tout bois, et, il faut le reconnaître, demeure parfois trop flou. Il conserve pourtant une ligne directrice qui se réfléchit justement elle-même en s’interrogeant sur le sens ainsi que sur sa disparition et sa déhiscence dans une quête d’équilibre qui ne peut jamais trouver son achèvement mais qui ne prend son sens que dans l’effort pour se maintenir.Nous sommes dans les montagnes, en pleine Lozère. Un homme sans attaches, scénariste proscratinateur, débarque au volant de sa voiture, lui qui est dénommé Léo (le lion), il aimerait « voir le loup » (Guiraudie affectionne la métaphore au-delà du titre du film par son talent à la décliner). Après un échec dans sa tentative d’aborder un jeune du coin, il ne tarde pas à se retrouver au lit avec la jolie bergère blonde (India Hair) et à lui faire un bébé (au passage, on aura rarement vu une scène d’accouchement plus naturaliste, faisant écho à divers autres plans du film qui semblent être directement plagiés du tableau intitulé L’origine du monde de Gustave Courbet. Là encore, il faut voir une métaphore de l’inconnu, de l’impénétrable).

La mère renie ce bébé qui est sorti d’elle – tout se passe d’ailleurs comme si cette grossesse était inexistante, tout est fait comme si aucun temps ne s’était passé entre la conception et l’accouchement- sans que l’on sache pourquoi, tout comme elle renie sa terre natale, elle part avec ses deux fils issus d’une autre union. Léo reste avec le bébé et le grand-père du bébé (le bébé ne sera d’ailleurs jamais nommé autrement que par ce terme générique comme s’il n’était finalement qu’un objet, sauf à la fin où il commence à être considéré comme un être existant à part entière, après que son père ait accepté la rupture). Guiraudie envoie ainsi valdinguer toutes les conventions en même temps que les a priori sur lesquels elles reposent ainsi tous les repères familiaux en insérant du vécu à la place des conventions, avec la complexité du désir humain que suppose chacun de ses vécus, d’où l’oscillation du personnage qui peine à rester vertical, il est en équilibre entre différentes aspirations et lutte pour maintenir cet équilibre précaire. Financièrement, sentimentalement, tout est toujours prêt  à s’effondrer dans son univers d’où la temporalité ordinaire, celle du souci et de l’ustensilité, semble absente.

En effet, chez Guiraudie, il n’y a pas d’être social générique, ni de noyau familial sacré qui pourrait constituer une base solide mais simplement des êtres solitaires avec leur quête qui l’est tout autant. Les personnages qu’ils filment sont ainsi assimilables à la figure de l’être-séparé et même absolument séparé, et c’est la tonalité de cette séparation absolue qui transparaît dans ses films, la solitude du désir et le besoin d’évasion qui lui incombe dans sa différence et sa plasticité. Rester vertical, dans sa polysémie, pourrait en être le paroxysme par l’absence d’assimilation (à un lieu, à une orientation sexuelle, à un corps social…) dont témoigne le personnage principal. Car l’être-au-monde authentique que découvre Léo ne s’ouvre finalement comme un « être-possible » pouvant être caractérisé comme ce qu’il ne peut être qu’à partir de lui-même,  uniquement lorsqu’il est seul et dans l’isolement. Cet isolement apparaissant comme la condition nécessaire pour aller vers l’autre d’une manière authentique comme en témoigne plusieurs scènes notamment celle avec le SDF que Léo rencontre sous un pont à deux reprises.

Ainsi, l’unité de son oeuvre, c’est bien cette tonalité particulière que prend cette quête d’équilibre qui implique une modification dans la manière d’habiter le monde en tant que tout repose sur une privation première de monde comme espace partagé, conduisant souvent à des situations improbables, des liens qui se font et se défont pour se renouer de la façon la plus inattendue parce que l’homme est le plus étrange des animaux, un animal vertical et qui peine, plus que tous les autres, à le rester. La métaphore trouve son sens le plus fort dans la scène finale.

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