Cemetery of splendour

cemeteryofsplendour2

TRAVERSÉES

Il me tardait de voir le film d’Apichtapong Weerasethakul, et même si j’ai préféré Oncle Boonmee (notamment pour cette magnifique séquence sur la terrasse avec l’esprit-singe qui fait son entrée tout naturellement et qui m’avait donné des frissons – allégorie de la proximité du quotidien et du fantastique et sans aucune violence), j’ai beaucoup aimé celui-ci également.

J’admets que ses films ont une temporalité particulière dans laquelle il peut être difficile d’entrer lorsque nous sommes pris par « le temps de la vie quotidienne » mais c’est aussi précisément ce qu’il cherche à faire dans son cinéma : opérer une suspension de ce temps de la quotidienneté en montrant qu’il existe un autre temps qui précède ce temps-là (le temps de la présence) et que passé et présent ne sauraient être dissociés pour avoir accès à la pureté de la présence pleine qui synthétise justement ces deux ek-stases.

Cela passe inévitablement par la médiation du souvenir : l’école et ses vestiges qui nous indiquent le passé, mais il faut encore imaginer un passé avant ce passé puisque lui-même n’est pensable que comme dépassé. Ainsi les soldats endormis incarnent cette suspension apichtapongienne, ils sont la liaison entre passé et présent. Si leurs corps est présent et immobile, leur esprit marche à travers le temps et synthétise leurs vies tangible et organique avec celles qui les ont précédées. Ainsi le sommeil acquiert une dimension pleinement active.

Au début du film, Jen, la protagoniste, une quinquagénaire espiègle, fait cette remarque étrange : « on s’ennuie dans ce village, heureusement qu’il y a les soldats endormis, c’est excitant », qui annonce son quiétisme.Le rapport à la chair est intéressant chez le cinéaste car il semble que celle-ci soit pour lui clairement vectrice, c’est-à-dire un lieu de passage des sensations mais pas une fin, en tant qu’elle indique ce qu’il y a au-delà d’elle – il y a cette scène à la fois dérangeante et belle où le jus de Goji est versé sur la jambe infirme de l’héroïne et au cours de laquelle elle passe elle-même de la gêne à l’émotion intense – mise en abyme du passage difficile à une autre dimension de l’existence lorsqu’il est question d’admettre que ce que nous cherchons, nous ne le cherchons pas de la bonne manière et que c’est notre rapport à nous-même qui s’en trouve affecté puisque régit par des règles basées sur de fausses croyances de ce qu’est le corps et le type d’existence qu’il faut mener dans le monde en conséquence. C’est ainsi à des traversées multiples auxquelles nous invite Apichtapong qui pourrait être exprimées par une seule : la traversée de la finitude, qui donne enfin accès à l’éternité, depuis ce qui est là et qui contient tout. C’est pourquoi il s’agit de réapprendre à voir non pas derrière les apparences mais à travers elles en tant qu’elles sont elles aussi, des vectrices pour développer cette vision plus aiguë sur ce qui nous entoure (umwelt) et voir ainsi au-delà des aparences.

C’est sans doute pourquoi il y a cette phrase qui tombe comme un couperet, sous forme de panneau : « Ceux qui cherchent le Paradis finissent en enfer », sûrement cela dit beaucoup de la morale – ou éthique- d’Apichtapong nourrie d’inspirations orientales : il ne faut pas chercher la vertu mais la pleine présence aux choses et donc à soi. Et qu’il ne faut rien chercher derrière ce qui est là car le souvenir, pour lui, c’est la pure présence qui abolit la séparation entre les trois ek-stases du temps tripartionné. Sa condition est la sortie du temps calendaire trop limitant pour la recherche eschatologique qui se dessine ici et la conversion du regard sur les choses et les êtres par la réalisation d’un non-dualisme.

Publicités

Une réflexion au sujet de « Cemetery of splendour »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s