Post Tenebras Lux

post_tenebras_lux_ver5_xlg

FRAGMENTS D’OMBRE ET DE LUMIÈRE

Certains-sinon tous- ont dû se demander ce que Carlos Reygadas avait en tête avec ce film étrange.

« N’importe quoi », « J’hallucine »…et d’autres expressions moins perceptibles ont fusées dans mon dos après la séance.

A mes yeux, aussi incroyable cela puisse paraître, le projet est assez clair : esquisser une phénoménologie du mal (même si cette expression peut paraître pédante) en en annonçant la couleur avec ce diable rouge vif fluorescent qui s’introduit chez les personnes la nuit pour venir les troubler dans leur sommeil et leur insuffler quelques secrets sur l’existence tel le démon de l’éternel retour de Nietzsche qui vient rendre visite à l’individu solitaire au plus profond de la nuit.

Ici, nous suivons Juan et sa famille dans des scènes quotidiennes ainsi que leur entourage dans leurs déchirements entre divers sentiments et l’impossibilité de choisir entre bien et mal, soumis à leur pulsion contradictoires.

L’entreprise me semble intéressante et j’y ai vu une réelle profondeur même si le propos qui est la survivance d’un mal inévitable au sein même de la vie et donc de l’humain aurait gagné à être poussé à son paroxysme plutôt que demeurer dans ce même halo flouté qui entoure les choses et les êtres tout le long du film. Bien que ce flou exprime aussi quelque chose du caractère diffus du mal.

N’ayant vu aucun film du réalisateur avant Post Tenebras Lux, j’ai pensé à Lars Von Trier (Antechrist, Melancolia…) Mais aussi à Terrence Malick (Tree of life) devant ce dernier.

Je ne peux toutefois me résoudre à ajouter Apichtapong Weerasethakul à cette liste, bien que les œuvres pourraient être comparées au niveau de la temporalité et du filmage de scènes du quotidien sans les vider de leur temps réel car je n’ai pas vu la même pureté que chez ce dernier mais au contraire quelque chose de lourd, fataliste : l’intrusion  du mal dans nos vies ; la ruine de l’Homme et ce qu’il a de plus précieux dans son caractère inexorable en tant que cette ruine est liée à l’existence même, sans pour autant (et c’est là à mon sens l’intérêt du film) ôter le vitalisme présent dans l’homme : l’amour, la solidarité qui demeurent le socle de nos existences terrestres, comme cela est illustré à travers plusieurs scènes.

Reygadas ne cesse de montrer tout au long du film à quel point le bien et le mal sont coextensifs et cheminent inévitablement ensemble.

Ainsi sans qu’il parvienne à me séduire totalement, j’ai réellement apprécié la démarche et le propos, sa manière de filmer des scènes du quotidien presque reposante (malgré le caractère éprouvant de certaines séquences) tant le rythme n’est pas ici un problème ni une contrainte : le réalisateur assume en effet de poser quelque chose et de nous faire vivre une expérience qui toutefois n’est pas menée à son terme. Il manque peut-être le lien qui rattacherait le tout et permettrait de rendre le message plus intelligible aux spectateurs.

Pourtant certaines paroles prononcées par Juan sont éloquentes « je fais toujours du mal à ceux que j’aime le plus » dit-il après avoir frappé sa chienne avec un soupçon de regret. Fatalité de l’action mauvaise qui ne relève pas d’un choix délibéré mais d’une sorte de mécanisme biologique lié à notre nature libidinale (il y a, à ce propos, une scène difficile à regarder mais intéressante car montrant la limite entre le plaisir et le déplaisir-ou encore le sain et le malsain-se passant dans un sauna et qui montrent à quel point les frontières sont fragiles).

Finalement Post Tenebras Lux est un chantier ; des fragments d’ombres et de lumières (des scènes très belles, d’autres sombres), mais il y en tout cas quelques chose de puissant qui ressort de l’ensemble ainsi qu’un lien ténu qui se dégage tout de même de ces moments éparses qui nous sont donnés à voir, au travers du mal coextensif à la vie qui constitue un fil directeur fragile mais qui se tient néanmoins

Et ce quelque chose vaut à lui seul presque la peine même si l’ensemble reste encore trop plongé dans les ténèbres pour susciter une entière adhésion. Personnellement je voudrais rendre grâce à Reygadas car il me semble qu’il a tenté d’illustrer un conflit fondamental présent chez l’Homme : la tendance tragique à faire le pire lorsque l’on voit le meilleur.

Il est rare et difficile de pouvoir dire quelque chose sur la morale manichéenne autrement que par les mots sans se faire soi-même moralisateur, ici il nous est montré comment les deux principes manichéens s’affrontent dans un combat insoluble au sein duquel, seule l’existence placée comme arbitre peut triompher.

Clairement, je mentirais si je disais que je n’avais pas été touché par le film et que je ne lui ai pas trouvé une intelligence certaine. D’autant plus que cette fragilité évoquée colle avec la difficulté à traiter un tel sujet.

Publicités

2 réflexions au sujet de « Post Tenebras Lux »

  1. Ca fait du bien de lire une belle critique sur ce film que j’ai trouvé, moi aussi, intéressant et entêtant (mais pas dénué non plus de défauts). Une critique qui ne suit pas comme un mouton la horde d’articles ressassant les mêmes arguments hâtifs pour dénigrer le film… Qui n’en est pas vraiment un, plutôt une oeuvre libre, un collage expérimental cherchant à réinventer quelque chose. Avec 30 minutes en moins, le film aurait pu être un chef-d’oeuvre, j’en suis sûr….

    • Merci, ce message me fait aussi du bien! 🙂
      En effet le film est « entêtant », pour ma part je dirais captivant et (étrangement)…stimulant!
      A tel point que je suis allé le voir deux fois.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s