Hannah Arendt

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LE COURAGE DE LA PENSÉE

Davantage qu’un biopic, ce film est une plongée quelque peu déconcertante d’intimité dans la vie d’Hannah Arendt : sa pensée, ses déchirures, ses joies, ses amours. En situant l’action à un moment polémique : en 1961 ; au moment du procès d’Adolf Eichmann, responsable de la déportation de millions de juifs. Malgré un aspect qui peut sembler quelque peu romancé, notamment sur la relation Arendt/Heidegger, la réalisatrice frappe fort et nous dresse le portrait d’une femme engagée, sensible mais sans concession. En proposant au New Yorker de couvrir l’évènement pour « s’acquitter d’une obligation vis-à-vis de son passé », la philosophe va se mettre en péril à tous les niveaux.

 « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »  Hannah Harendt

Si la qualité de la réalisation est contestable car quelque peu labile et souvent laborieuse au travers d’une reconstitution d’époque qui laisse globalement à désirer, on ne peut en revanche que saluer initiative de l’hommage rendu et un effort manifeste de documentation (la réalisatrice a d’ailleurs eu des contacts avec l’entourage d’Hannah Arendt). Malgré l’importance donnée à cet aspect historique, ce qui l’intéresse dans la réalisation d’un tel biopic, c’est bien la contemporanéité de la pensée de la philosophe.

L’angle d’approche via la polémique du procès d’Eichmann à Jérusalem est courageux tant la douleur est encore présente. Rien ne nous est épargnés quant aux atrocités commises, ni la posture adoptée par Arendt qui crée la dissidence par son absence d’affectivité, favorisant l’objectivité. Femme de conviction et pleine de probité, elle dérange car elle ne dit pas ce qu’on attend d’elle et paraît presque prendre la défense d’Eichmann ; « individu effroyablement normal qui n’a fait qu’obéir aux ordres », en somme un banal antihéros. Dire toute la vérité est en effet son seul but et ce procès s’inscrit dans ses réflexions sur la banalité du mal, concept qui sera au cœur de la philosophie de l’ancienne étudiante de Heidegger. Entreprise difficilement acceptée et encore moins saluée de la part ceux qui attendent et préfèrent les paroles apaisantes et la désignation d’un coupable auquel infliger un sévère châtiment. Mais peu consensuelle, Hannah affronte l’espace public -qui lui n’est pas à la recherche de la pensée mais d’un coupable à faire payer- sans faillir.

En ce sens, le film a justement ce mérite de montrer ce conflit omniprésent à travers toute l’histoire entre espace publique et pensée intellectuelle, la volonté de vérité étant toujours irritante pour la souffrance à vif qui aspire à un soulagement et une rédemption par la vengeance.

Pourtant, Arendt, si elle ne veut pas subordonner son jugement et sa réflexion à la seule loi de l’affect, elle ne se débarrasse pas pour autant de son désarroi tragique, ouvrant au contraire de nouvelles perspectives d’actions et de pensées. L’antisémitisme a atteint un point d’irréalité et c’est ce point qu’elle entend expliciter en montrant à quel point, il est une pure absence de pensée, bien qu’elle peine à se faire entendre par le plus grand nombre au cours de ce procès à tel point qu’elle sera elle-même soupçonnée de nazisme…

***

Barbara Sukowa est étonnamment convaincante dans ce rôle qui demande à la fois du charisme, de l’aplomb et du cœur, on retiendra notamment la longue scène finale dans l’amphi où elle relate le procès à ses étudiants et ses conséquences morales. Et malgré un physique assez éloigné de la véritable Hannah Arendt, elle parvient à nous offrir un portrait d’une justesse certaine et poignante. Celui d’une femme qui préfère l’errance à laquelle confine la question, qu’une fausse vérité à laquelle condamne une réponse non soumise à l’examen de la pensée. Et nous montre au passage à quel point la pensée qui ne s’embarrasse pas du consensus confine toujours à l’isolement.

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