Camille Claudel, 1915

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LA DÉVASTATION ET L’ATTENTE

Bruno Dumont fait toujours preuve d’une esthétique singulière et transcendante et d’une forme mysticisme dans ses films. Celui-ci se ressent dans sa manière même de filmer les personnes, les êtres et les choses, et celui-ci n’échappe pas à la règle. Loin s’en faut puisqu’il est justement question de deux mystiques unis par les liens du sang (Camille et Paul) qui ne parviennent pourtant pas à se rejoindre et demeurent seuls face à leur destin.Tragique pour Camille, constamment persécutée par les fantômes du passé, entre désespoir et joie, et souffrant de son enfermement et austère pour Paul désireux de se rapprocher du seigneur et de vivre authentiquement sa foi (comme Hadewijch : autre personnage éponyme de Dumont, mystique amoureuse de Dieu). Trajet de deux personnages hors du commun porté par deux acteurs exceptionnels à l’écran : Juliette Binoche et Jean-Luc Vincent transcendés par la caméra de Dumont qui filme au-delà de la chair.

Nous sommes en 1915, dans le Vaucluse, dans une maison de repos destinée aux personnes souffrant de troubles mentaux.

Des rapports dissymétriques à la foi

Quand Camille espère l’aide de Dieu, Paul campe une attitude désintéressé vis à vis du seigneur et malgré son attitude quasi extatique, il méprise la mystique par le plaisir qu’elle désire de l’union avec lui. Pourtant quand on le voit lever les yeux aux ciel et évoquer Les illuminations de Rimbaud, on ne peut s’empêcher de lui trouver des allures de mystique traversé par la foi. C’est un personnage, qui, comme sa soeur, lutte entre différentes aspirations. Cela se voit jusqu’au regard qu’il porte sur le petit muscle de son bras alors qu’il rédige une lettre et son regard plein de ferveur tendu vers le ciel. Rarement une lutte intérieur aura été aussi bien communiqué par le jeu d’un acteur, ici magistral et impressionnant de prestance.

« Mon petit atelier » : persécution fictive, douleur réelle

Camille, dont le visage passe constamment de la joie au désespoir avec une rapidité troublante de par l’absence de transition d’un état est à l’autre, est hanté par des persécuteurs manifestement fictifs, qui voudraient hériter de son petit atelier comme elle l’écrit, avec la complicité d’une aide soignante, dans une lettre à son amie Henriette.

On sent une femme constamment sur le fil entre démence et santé mentale, toujours au bord de la crise de larmes, ses brefs instants de joie nous déchirent tant on sent qu’ils sont éphémères et fragiles.

Dans son esprit, Rodin, son ancien amant se trouve évidemment à l’origine de la machination et ne lui laisse pas trouver la quiétude, elle qui baigne pourtant dans un univers où la paix règne.

Souvent très cohérente, lorsqu’elle s’exprime face au professeur de la maison de repos, mais le regard troublé, comme si la folie ne l’avait emporté qu’à moitié et que contrairement aux autres patientes,et qu’il lui restait suffisamment d’esprit pour avoir de la lucidité sur sa situation et en souffrir. C’est d’ailleurs cette semi-folie qui est terrible pour elle, pour le personnel soignant, son frère ainsi que pour le spectateur, elle est bloqué dans une zone mystérieuse et indécidable. « Je ne sais pas pourquoi je suis là » confie-t-elle au professeur. Elle ne semble en effet être à sa place nulle part.

Temporalité et récit

Personne ne gère le temps au cinéma comme Dumont. Ainsi le temps de l’histoire du film est identifiable, elle se passe sur trois jours. Ce temps s’écoule lentement dans cette vie à la maison de repos où il n’y a rien à faire à part voir le psy une fois par semaine et, dans ce cadre privilégié, se promener alentour dans les montagnes accompagnée des nonnes (aujourd’hui c’est encore dans ces conditions que les aliénés évoluent dans la majorité des hopitaux où peu d’activités leur sont proposées). Camille passe son temps à attendre, à espérer et à ressasser. Quelques moments de joie, devant la pièce de Don Juan joué par les résidents ou durant la promenade, mais très vite le visage s’assombrit en proie à des crises de tristesse d’une violence inouïe.

Ce temps, c’est aussi dans un lieu où il semble précisément suspendu qu’il prend corps : la nature, les massifs montagneux du Mondevergues qui emmurent Camille loin de ses aspirations artistiques et de ses proches. Dans une nature calme où tout semble suspendu mais aussi où quelque chose peut se produire car le décor laisse place à l’évènement singulier au sein même de l’ennui et de l’attente.

Sur ce temps court où l’on découvre les lieux et le temps, c’est une longue période dont Bruno Dumont rend compte : trente années d’enfermement et de souffrance qu’il donne à voir dans le regard de Camille, ses mots et ceux de son frère (rarement des textes ont été si bien dits au cinéma). Le fait que les conditions des malades soient bonnes ne rend que plus réel le propos, ici pas de victimisation des patients dont souffre trop de production sur le thème de l’enfermement et de la folie, juste un sens rare de l’esthétique, de la temporalité et d’une forme de mysticisme propre à Dumont. Le film est souvent inconfortable en tant qu’il nous donne à voir une destinée dans toute sa fatalité et dans laquelle il ne nous est pas possible de réduire le caractère tragique par un avis-positif et négatif- sur la situation qui nous est donné à voir, juste la voir, la ressentir, et même d’une certaine manière, la vivre, depuis sa place de spectateur.

Mais il est aussi intense et beau par la puissance des sentiments et de la foi qui animent les personnages, cette ferveur on la ressent jusque dans sa chair, à chaque plan et au travers de chacun des visages filmés qui indiquent une vie intérieure qui peine à trouver un lieu pour son expression.

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