La fille de nulle part

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Jean-Claude Brisseau derrière la caméra et avec une de ses anciennes élèves de La Fémis, toujours aux prises avec l’éternel féminin, dans un huis-clos étrange et inquiétant. Voilà le cadre de cet ovni cinématographique captivant et glaçant où les esprits maléfiques guettent Michel (Jean-Claude Brisseau), écrivain travaillant actuellement à un livre sur les croyances dans son appartement confiné où tout est dédié à la culture, lieu propice à l’errance de quelques spectres. Le film s’ouvre naturellement sur un plan montrant des livres (Totem et Tabou de Freud et autres essais) et une machine à écrire. Ce genre d’intertextualité est récurrente dans le cinéma brisseautien.

L’éternel féminin toujours entraîne notre chute.

Contre Goethe qui lui, affirme à travers la bouche de Faust que « toujours l’éternel féminin nous élève », Brisseau semble une fois de plus affirmer l’inverse : rappelons-nous Noces blanches. Même situation de surcroît : une jeune femme avec un vieil homme pétri de solitude et de désillusions qui se réfugie dans l’ascèse de l’intellectualisme et de l’écriture et tente d’y exprimer sa peine : rappelons-nous encore la belle scène où François (Bruno Kremer) parlait de lui-même au travers de la métaphysique de Nietzsche en classe, face à son élève Mathilde (Vanessa Paradis). Cependant que ce soit Dora ou Mathilde, elles ne font pas qu’entraîner la chute, elles révèlent un cataclysme invisible mais bien présent chez les hommes auxquels elles lient leur destinée. Ainsi Dora est une prophète qui ne s’annonce d’ailleurs pas autrement : « Croix de boix, croix de fer, si je mens, je vais en enfer » fait-elle promettre à Michel, celui-ci rompt la promesse ; elle lui prédit la damnation.

L’effroi anesthésique.

L’échange a d’emblée un aspect irréel, les regards en champ/contrechamp échangés entre Dora et Jean-Claude Brisseau ne se croisent jamais aux yeux du spectateur, ce qui introduit un doute sur l’existence de la relation. Un autre procédé qui renforce cet effet de captivation est le hors-champ, utilisé ici de façon abusive, qui fait que l’on ne sait jamais ce qui va surgir mais on devine des présences cachées.

Même quand celles-ci deviennent évidentes, Michel refuse de leur accorder le moindre crédit, il ne les fuit pas et s’en amuse même vaguement, il est froid et anesthésié face à la peur.C’est d’ailleurs finalement la consternation devant cette anesthésie plus que les apparitions effrayantes qui finissent par glacer le spectateur.

Le personnage semble être déjà mort et c’est de cette façon qu’il vit les évènements qui annonce celle-ci : sans étonnement, avec un amusement fataliste.

La nostalgie et l’éternel retour.

On revient sans cesse sur un passé qui n’est plus : la femme de Michel est morte. Mais, lui qui est pourtant si cartésien, admet que Dora pourrait être sa réincarnation. Cette dernière nie et le traite de fou dans un jeu de renvoi qui fonctionne tout au long du film : les hypothèses surnaturelles d’un ou l’autre personnage sont accueillis systématiquement par une assignation à la folie de la part de l’autre « Mais vous êtes complètement timbrée » « Mais vous êtes un vieux fou », ce qui fait que l’on garde toujours un pied dans la réalité et dans la raison malgré toute cette étrangeté teinté d’effroi. Lorsque l’on étouffe trop dans l’appartement désormais hanté, il est question d’argent, d’aller prendre un verre ou d’aller dîner à l’extérieur pour évoquer le passé de façon pragmatique.

Cette hypothèse de la réincarnation invoque celle de l’éternel retour, les amants pourraient ainsi se poursuivre à l’infini. L’appartement de Michel n’est-il pas déjà plein de fantômes?

Il faut bien respirer et sauver le spectateur de cette ambiance sclérosée dans laquelle quelque chose est à l’oeuvre, tapi la lumière du placard duquel provient un bruit étrange à intervalles réguliers. Les entités menaçantes surgissent sans crier gare au bout du couloir tout comme Dora peut aller et venir à sa guise. Mélange de banalité et d’irréalité. A un moment il faut bien rentrer et se confronter à nouveau à ces spectres hostiles dans une ambiance hypnotique qui rappelle à la fois les histoire d’Edgar Poe et les poèmes baudelairiens. Enfin, une ode à la création à travers une citation de Van Gogh est mise en exergue par Michel à sa protégée : ‎ »Je puis bien, dans la vie et dans la peinture, me passer du Bon Dieu. Mais je ne puis pas, moi souffrant, me passer de quelque chose qui est plus grand que moi, qui est ma vie : la puissance de créer. »

Fatalité de la chute, des ombres du passé et de ce qui est tapi là, alentour et qui peut soudain resurgir violemment.

Le cinéma de Brisseau brasse à la fois des névroses et des spectres et La fille de nulle part est presque une confession de ce qui motive son oeuvre tant il met à nu des thèmes récurrents déjà évoqués précédemment.

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