The artist is present

 

Marina Abramović est une artiste née à Belgrade en Serbie qui repousse les barrières du potentiel physique dans son travail. Au cours de sa vie et de son œuvre elle a souvent fait des expériences corporelles extrêmes au cours de ses performances, la mettant parfois fortement en péril. On peine à croire qu’elle a plus de soixante ans devant sa beauté à la fois sensuelle et juvénile. Le documentaire retrace son parcours atypique et décisif pour la performance dont elle est en quelque sorte la grand-mère et se concentre sur sa performance intitulée « The artist is present » qui a eu lieu au musée d’art modern de New York en 2010.

This artist is so present pendant plusieurs mois au musée d’art moderne pour cette performance avec autrui, et quelle présence !  Marina s’offre à chacun des visages qui s’offrent au sien tour à tour, pleure parfois. Loin d’une froideur impénétrable et de l’indifférence clinique que l’affiche pourrait faire supposer, elle laisse au contraire libre cours à ses émotions, se donne le droit de mettre fin à l’expérience si celle-ci devient insupportable, c’est donc un échange de fragilité qui s’offre au public. Un amour multiple et partagé par public, ici mis en abyme par le film qui montre à voir au spectateur le public de la performance.

La question des limites, comme souvent en art au sens large et encore plus dans la performance dont il est ici question, est très présente, puisque le «public » (mais l’est-il encore ?) est invité à participer s’il a la ténacité d’attendre son tour (parfois pendant des dizaines d’heures), à s’avancer sur la scène pour plonger son regard dans celui de Marina, cette géante de l’art contemporain, this warrior. Et parfois ce public particulier outrepasse les limites, pris d’un élan démonstratif comme cette femme qui se dénude spontanément par envie d’intimité plus grande encore avec Marina qui devient objet de désir, se refusant pourtant à devenir une idole comme elle le dit elle-même dans le manifeste des artistes qu’elle a malicieusement rédigé.

Ici on découvre l’artiste sous un jour très personnel au travers de son itinéraire, retracé autour de la performance : sa vie amoureuse, sa solitude, sa conception de l’art et de la vie car les deux vont évidemment de pairs, ses blessures.

Cette performance, forte en signification soulève des questions : notamment celle de la responsabilité devant autrui et celle de la limite (omniprésente en art). Ethiquement, qu’est-ce qu’une telle performance met en jeu ?

Marina nous dit qu’il y a une question qu’on lui posait au début de sa carrière qu’on ne lui pose plus « pourquoi c’est de l’art ? » Comme si à un moment cette question devenait futile ou ridicule parce que l’artiste est reconnue comme telle par tous.

Etre regardé revient à être regardé « comme » un autrui et un semblable, à exister dans le regard de l’autre, les deux visages se captent, quelque chose d’intense à lieu, là sous les yeux du public, c’est ça qui frappe, bien plus que la nudité des corps entre lesquels le public passe pour se rendre dans la salle de la performance. La nudité du visage inquiète et bouleverse par ce qu’elle met en jeu.

D’autant plus qu’ici le visage n’est ni portrait, ni figure, il est là, vivant, présent et souvent sublime dans la lumière et capté par celui qui est en face, l’Autre visage. Le visage d’Autrui interpelle le sujet et met à mal l’égoïsme du Moi. Pour Lévinas, c’est ce qui ne se voit pas, le non descriptible du visage d’autrui qui, comme trace de l’invisible, exige la responsabilité et celle-ci passe par le regard au moment précis où il se pose sur l’Autre et le reconnaît comme un Autre. En ce sens, on peut aisément qualifier la performance de Marina Abramović d’hyper Levinassienne. Peut-être même, d’hyper éthique en tant qu’elle met de l’amour à disposition, semblant être instantanément amoureuse de chaque être qui se présente face à elle. Les visages se succèdent, prennent le temps de communier ensemble. Marina consent à l’être dans le silence, se rend disponible jusqu’aux larmes, jusqu’aux limites du corps qui ressent douloureusement l’épreuve de l’immobilité.

La performance artistique a tout à voir ici avec l’éthique et l’amour.

La limite n’est plus seulement physique ici, ni même entre visible et invisible mais elle est aussi précisément dans cette ambiguïté comme cela est soulevé dans le documentaire. Est-ce de l’Amour spontané pour l’Autre qui se reproduit devant chaque visage qui apparaît face au sien?

Le mystère demeure complet. C’est souvent le cas pour les grandes choses.

Seul le bouleversement est apparent et l’on peut répondre en disant que dans chaque visage-miroir Marina semble se découvrir un peu davantage elle-même, le visage de l’autre a donc bien une part d’infini : à la fois immanent et transcendant.

Ces instants éternels de grâce émotionnelle se succèdent et on se dit avec une fausse naïveté  et avec Balzac que « l’art n’est pas seulement un sentiment, il est aussi Amour ». Edifiant et bouleversant, un film qui fait plus qu’aimer l’art et rendre hommage à une artiste immense : nous donne envie comme ce public du MoMa d’y participer pour exister aux yeux de l’Autre.

Ma première pensée en sortant de la projection : j’aurais aimé avoir la chance de plonger mon regard dans le sien, moi aussi, et qu’elle plonge le sien dans le mien. Vivre cette expérience intérieure d’amour intense sur la scène où tout se passe dans le regard par ce jeu d’échanges et de renvois qu’il sucite.

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Une réflexion au sujet de « The artist is present »

  1. Je n’avais pas entendu parler de ce film (et pas non plus de Marina), merci! Je reviendrais faire un commentaire après l’avoir vu.

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