Wrong

Je me suis rendu à l’avant-première du film Wrong aux halles en présence Quentin dupieux alias Mr Oizo, non sans une certaine hâte après son très plaisant Rubber  (l’histoire du fameux pneu tueur où horreur, absurde, hilarité, fiction et réel se rencontraient pour notre plus grand bonheur) qui nous présente pour cette rentrée 2012 un film surréaliste où l’irruption de l’extraordinaire dans le quotidien finalement le plus banal, une raphsodie sympatiquement déjanté dans les faits certes, mais toutefois pas si fou et fun qu’il en a l’air ou qu’il voudrait bien nous le faire penser…

C’est d’ailleurs bien là tout l’intérêt d’un tel film sui généris, à la fois extrêmement ludique amenant simultanément-et presque paradoxalement- l’air de rien, à une réflexion sur le sens de la vie. Et c’est d’abord en ce sens qu’ il est surprenant.

D’emblée, la bizarrerie est affichée outrageusement par une scène qui nous laisse, dès le générique, entre hilarité et répugnance légère. Ensuite une étrangeté est subtilement introduite dans chaque détail : le réveil qui affiche 7h60 et non 8h00 comme pour rappeler que la normalité apparente n’est qu’une illusion formelle et qu’il se trame néanmoins quelque chose dont ces bugs sont autant de symptomes révélateurs de quelque chose qui ne va pas, ou encore d’un hic ou d’une faille marquée de façon plus explicite par la disparition de Paul, le chien de Dolph, héros de ce récit que l’on ne saurait toutefois qualifier d’iniatique (il ne l’est justement pas), figure proue de ce tableau surréaliste que l’on regarde de l’exterieur en savourant l’originalité du graphisme qui nous ouvre un champ critique tout en gardant une tonalité ultra divertissante.

Quentin Dupieux prend d’ailleurs un plaisir manifeste à brouiller les codes en partant du portrait d’une existence des plus banales, ce portrait cliché il le brouille, il le bricole, effectue des trucages, des inversions, y insère des bugs, joue avec un plaisir non dissimulé à faire un tableau surréaliste du quotidien de l’existence de la classe moyenne : par exemple en faisant tomber des trombes d’eau en continu dans le bureau où se rend Dolph chaque jour alors qu’il a été licencié de son poste depuis trois mois, en transformant les policiers en immondes provocateurs, le jardinier (Eric Judor) en homme consciencieux et fragile du coeur, complètement paniqué que le palm tree se soit subitement changé en pine tree.

Wrong Quentin Dupieux

Ainsi, bien que très distrayant et délicieusement cocasse, Wrong est un film faussement léger, empreint d’une poésie surréaliste quasi philosophique qui n’enlève toutefois rien au plaisir. En effet les propos des personnages ne sont pas dénués de profondeur et de significations malgré leur caractère souvent absurde et cocasse, ainsi le spectateur attentif aux dialogues s’étonnera notamment de la scène où Maître Chang, grand spécialiste du psychisme canin, (photo ci-dessus) discourt sur la disparition et la perte de ce qui nous est le plus cher et le déclin des sentiments au fil du temps qui passe de façon néanmoins très mature et réfléchi alors que cette scène semble se donner en outre comme humoristique et désopilante.

C’est avec génie que Dupieux retranscrit cette gravité légère.

De ce point de vue, Wrong est un film qu’on pourrait qualifier modeste dans la mesure où il semble sous-estimer son propre propos ou du moins c’est l’impression qu’il peut donner si l’on ne voit pas, au-delà de la drôlerie et du plaisir divertissant de l’absurde qu’il offre, ce qui se construit peu à peu autour. On le prendrait alors pour ce qu’il n’est précisément pas : une succession de scènes loufoques et fantaisistes mises bout à bout un peu au hasard et censées seulement nous amuser comme le ferait  des sketchs. En ce sens on retrouvera l’univers chaotique et déjanté de Greg Araki, j’avoue avoir pensé à Smiley Face mais cependant dans une ambiance nettement moins pop.

Finalement, la disparition de Paul the dog est le seul fait véritablement perturbant dans ce capharnaüm apparaissant finalement comme édulcoloré et banal, le seul traumatisme affectif bouleversant qui peut atteindre émotionellement le protagoniste mais également le spectateur. Tout le reste, y compris la mort,  n’est jamais présenté autrement qu’une fantaisie anecdotique dans l’ennui du quotidien, un inversement ou encore un bug comme ce ciel à l’envers, décor nu dans lequel roule sans fin et sans but le voisin de Dolph qui a soif d’ailleurs, ne supporte plus ce quotidien bizarre mais malgré tout écrasant de banalité.

Le film s’achève d’ailleurs sur cette scène montrant l’errance sempiternelle du voisin de Dolph, blasé et mélancolique, dans un ciel naïf, ne prenant même plus la peine de répondre à l’appel débordant de joie de Dolph qui a retrouvé son Paul chéri et du même coup sa raison d’exister, le voisin au volant, écoute le message en gardant un visage sans émotion, absorbé par une profondeur infini , plongé dans une inquiétude sourde, il roule sur un sol austère, il rompt avec le passé, mais aussi avec le présent et le futur il s’en va par une nécessité et une détresse inexplicable, il s’éloigne de tout sans rien approcher de nouveau…il se contente de continuer à avancer dans ce dépouillement un peu nostalgique et cette solitude azuréenne.

C’est là le tour de force du film en apparence déjanté qui nous laisse finalement, et pour notre grand étonnement, plus songeur qu’hilare et on se dit alors que la discussion convenue entre voisins du début du film, l’un en polo, l’autre en robe de chambre, n’était pas une scène quotidienne sans intérêt comme elle paraissait l’être. Ce matin là, c’était deux conceptions radicalement opposées de l’existence qui se confrontaient l’une à l’autre, dans la rue, sous le masque de la futilité la plus ordinaire et anodine.

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