Love

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INCARNATIONS

Avec Enter the void ou Irreversible, Gaspar Noé nous a habitué à un cinéma complexe et sombre, souvent d’une violence exacerbée sur un fond fantomatique d’ombre et de lumière – et disons-le, parfois hermétique malgré la volonté évidente de communiquer des vécus. Ainsi, ses films sont autant de dédales qui explorent dans tous les sens – et souvent à contresens – l’âme des personnages. Ici c’est dans une incarnation radicale que s’effectue le voyage – et en 3D de surcroît. Littéralement, les personnages prennent chair sous nos yeux mais très vite c’est la nostalgie qui prend le dessus sur la contemplation érotique. A l’occasion d’un coup de fil d’une mère inquiète par la disparition de sa fille, Murphy se souvient sa passion avec Elektra, en comparaison avec le décevant présent d’une idylle fânée avec une autre femme qu’il n’aime plus et avec qui il a eu [accidentellement] son fils (qui s’appelle d’ailleurs Gaspar comme un clin d’oeil du réalisateur bien qu’il semble s’identifier clairement à Murphy, réalisateur comme lui).

C’est donc une série d’analepses de scènes d’une vie conjuguale avortée alternant avec des images du présent haïssable qui constituent le récit de ce premier janvier pluvieux. Le film pourrait être jugé raté, répétitif ou pire sans intérêt sauf que c’est la stimmung (tonalité) qui naît au travers du flot d’images qui fait qu’il l’emporte sur ces jugements puisque la tentative de nous ancrer dans un vécu est ici couronnée de succès.

Le réalisateur parvient en effet – et par la médiation érotique de la chair elle-même – à retranscrire ce  qui se joue d’humain et de spirituel dans le rapport sexuel qui ne concerne pas uniquement des corps mais également des âmes qui conservent le souvenir de ces échanges. Et c’est aussi par cette dimension que l’usage de la 3D se trouve pleinement justifié : tenir un tel propos supposait qu’il soit le plus possible incarné. Le protagoniste annonce d’ailleurs son projet dans une scène du film « faire un film qui réunisse amour et sexe, ça n’a encore jamais été fait au cinéma ». Après ce nouveau voyage, c’est chose faite. Le septième art a désormais sa love porn story pleinement incarnée et comparable par le spleen qu’il donne à voir -d’une passion amoureuse éteinte et d’étreintes brisées- aux plus grands classiques littéraires qu’on lirait non plus sur le papier mais sur un écran qui aurait directement accès à notre imaginaire et sa faculté à métaboliser le récit en images. Gaspar Noé aura réussi à affronter la même difficulté que ces derniers : rendre communicable l’indicible de la complexité de l’amour [charnel] –  oscillant toujours entre Eros et Thanatos.

Mezzanotte

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LE CRI

Mezzanotte est un film sur la différence et qui pose à partir d’elle un problème assez radical : vivre ou mourir. Pas de compromis. Pas de demi-mesure.

David a quatorze ans et il ne fait pas semblant d’être ce qu’il n’est pas malgré ce que ça lui coûte au quotidien : des violences et de l’oppression. Il est prêt à accomplir la séparation avec tout ce qui lui permet de vivre une vie d’adolescent protégé -y compris avec sa famille pour fuir son père à la morale rigoriste qui ne supporte pas sa différence. Il choisit l’authenticité en vivant sa différence et son adoration pour David Bowie dont il partage jusqu’au prénom et adopte le style vestimentaire grâce à son nouveau groupe d’amis – des gays et des travestis qui tapinent la nuit et vivent dangereusement.

C’est dans ce danger que David prend corps, loin des normes qu’on lui impose et c’est aussi par là qu’il peut combler le décalage entre la réalité et le rêve dans lequel il vit. Cette réalité, c’est un rêve, parfois dystopique, parfois violent, mais ce n’en est pas moins un rêve.

Comment s’étonner que le film finisse par un grand cri – le réveil de cette nuit hors du monde de la vie et incarnée dans le rêve du vécu d’une différence pure ne pouvait être que brutal.

Valley of love

valley-of-love LA CONVOCATION

Le nouveau film de Guillaume Nicloux est bien plus intime et risqué que son précédent qui était une adaptation tout à fait acceptable et inspiré de La religieuse de Diderot.

Dans Valley of love, il dirige deux titans du cinéma français : Isabelle Huppert et Gérard Depardieu, qui forment un couple séparé dont le fils s’est suicidé.

Dès lors, le décor tragique est planté, enfin pas tout à fait, car c’est dans la fameuse vallée de la mort que ce fils décédé donne un rendez-vous post-mortem à ses parents pour un séjour d’une semaine très contemplatif et particulier. Chaque jour et à des horaires précisées, ils doivent se rendre ensemble dans des lieux spécifiques et y demeurer pendant une durée également indiquée dans les lettres laissées par Michael, leur fils, qui leur a promis qu’il serait présent physiquement au moins dans l’un d’entre eux…

Le film est donc une réflexion en situation sur la croyance et plus précisément sur le « croire pour voir » qui relève donc d’une décision spirituelle – imposé par ce fils mystérieux dont on ne sait finalement pas grand chose, comme le soulignent ses parents d’abord sceptique.

La démarche de Nicloux est ici tellement singulière par son jeu subtil entre la réalité et l’imaginaire (jusqu’à confondre ses acteurs avec les personnages) qu’il est difficile de le rattacher à du connu, on pourrait évoquer Lynch et Tarkosvsky mais sans parvenir pour autant à évoquer la tonalité particulière de ce film, accentué par l’atmosphère caniculaire du désert californien d’où quelque chose peut manifestement surgir aux confins de la réalité. On a envie d’y croire avec le réalisateur en tout cas.

Walkabout

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LE CHIC DES CULTURES

Walkabout est un fillm étrange, un OVNI dans le désert pour tout dire, il faisait partie de la sélection officielle de Cannes en 1971 et est sorti sur nos écrans en 1972, il ressort aujourd’hui dans quelques salles et c’est pourquoi – à l’occasion de cette découverte – j’ai envie de vous en dire quelques mots.

Tout – tant dans la forme que dans le fond – repose sur une opposition, celle de l’homme dit civilisé, à l’aborigène : l’homme primitif. Et le travail de réalisation tend à montrer l’arbitraire d’un tel antagonisme en surperposant des plans qui montrent à quel point les pratiques sont similaires et à provoquer une rencontre entre deux individus occidentaux – britanniques – égarés malencontreusement dans le désert à la suite d’un mouvement de folie de leur père et un aborigène en pleine épreuve iniatique qui se présente sous forme de randonnée extrême où il faut survivre par ses propres moyens : le fameux « Walkabout ».

On sent un amusement non dissimulé de la part du réalisateur (Nicolas Roeg) à brouiller ainsi les limites entre les cultures et faire comme si elles n’existaient pas -au point que même la barrière de la langue apparaît dérisoire – dans ce qui devient une sorte d’utopie cependant jamais présentée comme telle où civilisation et vie sauvage se côtoient intimement et dans une absence de choc culturel aussi belle que troublante. Au final, on sort de ce film comme l’on sortirait d’un rêve tant il ose tout dans une rhapsodie qui a sa cohérence secrète et se déploie sans s’encombrer des limites du réel.

Trois souvenirs de ma jeunesse

troissouvenirsdemajeunesse LE POIDS DE L’AVENIR

Le nouveau film d’Arnaud Desplechin donne un nouvel éclairage sur son précédent film Comment je me suis disputé et connaît un succès mérité pour une mise en scène exceptionnelle et d’une subtilité littéraire exquise. Tout y est troublant et profond et léger et frivole à la fois. Paul Dedalus est en effet un personnage labyrinthique qui rappelle l’angelus novus de Paul Klee : tourné vers le passé mais les ailes prises dans la tempête du devenir. Adulte, il est toujours hanté par les souvenirs d’un amour de jeunesse envolé et, à l’occasion d’un contrôle d’identité à l’aéroport, il se souvient et raconte. C’est donc par le biais d’une temporalité mélangée que nous avons accès à l’existence intime de ce qu’il faut bien appeler un personnage complexe. Cette complexité tient justement au fait qu’il semble raconter sa vie plutôt que la vivre, tout se passe comme s’il avait le point de vue du narrateur dans sa façon d’agir toujours théâtrale et avec une certaine nostalgie paradoxale caractéristique de ceux qui vivent dans le passé pour vivre plus intensément le présent. « Je suis triste, je regarde ma jeunesse s’effondrer » dit Paul devant le poste de télévision montrant la chute du mur de Berlin, comme s’il était déjà dans l’avenir.

Ce mélange de la temporalité crée un trouble à l’écran puisque la tonalité foncière devient complexe en donnant  à voir ce décalage, faisant ainsi naître une nouvelle manière d’appréhender les évènements et les relations entre les personnages, c’est là où tient la réussite de Desplechin qui fait de chaque scène un prétexte au ressouvenir et y introduit cette confusion des trois dimensions du temps qui ont volé en éclat. Eclatement qui se ressent jusque dans la tessiture des voix et des corps des comédiens.qui se rencontrent et montrent parfois la limite ténue qu’il semble entretenir avec cet autre qu’ils incarnent. Il en ressort de l’ensemble le sentiment d’une fraîcheur exquise et d’instants authentiques accompagné de la puissance de la simplicité.

Blind

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LE VISIBLE ET L’INVISIBLE

Le thème de la cécité a souvent été abordé au cinéma puisqu’il constitue le défi d’un paradoxe : celui de parler de l’invisible par le visible. Eskil Vogt, réalisateur norvégien fait davantage avec Blind puisqu’il s’efforce de fondre la littérature avec le cinéma. c’est en effet essentiellement par le biais de l’imaginaire et de la fiction littéraire que la question de l’impuissance de la vision est abordé, comme si le réel ne suffisait plus dès lors que l’on y a plus accès par la vue. Pour Ingrid, ancienne enseignante, la seule solution de s’ancrer dans sa nouvelle existence dont la vision des « choses réelles » est exclue, devient logiquement la fiction, substitutive de cette vision perdue.

C’est la raison pour laquelle elle décide d’écrire un roman qui semble presque obéir aux critères littéraires de l’autofiction. Ainsi elle imagine une femme qu’elle nomme Elin et qui – comme elle – deviendrait aveugle de manière impromptue et aurait les mêmes déboires découlant de sa nouvelle situation et lui donnant le sentiment de perdre le contrôle de sa vie. Eskil Vogt brouille volontairement les pistes à tel point qu’on ne sait souvent plus si on est dans la réalité et la fiction et nous force à ne pas séparer les deux dans notre manière de regarder le film qui ne se manifeste que dans ce non-dualisme du réel et de sa représentation. Cela ne semble d’ailleurs pas accidentel mais être clairement son parti pris visant à nous donner accès à une multiplicité de point de vue.

Ainsi, le scénario abandonne finalement toute volonté de récit objectif au profit d’une narration intérieure contraignant le spectateur à s’ancrer dans un vécu davantage que dans le récit d’une existence. Ce vécu n’est pas seulement celui de la cécité mais aussi celui de la perte de repères d’un réel univoque et stable. C’est finalement l’expérience d’une différence qui est d’abord différence d’un point de vue adopté sur les choses que nous propose Eskil Vogt dans cette réalisation complexe, joueuse et audacieuse, qui manque cependant parfois de clarté mais parvient à proposer quelque chose de radicalement nouveau à la limite de l’art contemporain dans une sensualité décalée. En somme nous avons à faire à un film inattendu et captivant signé par l’un des co-scénaristes du très beau Oslo 31 aout.

Un jeune poète

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CIMETIERE MARIN

Pendant les vacances, Rémi, bien que majeur, ne travaille pas au Macdo ni ailleurs, d’ailleurs on ne saura rien de ses projets concrets ni de ce qu’il fait dans la vie active, ce qui permet de l’ancrer dans ce rôle « d’aspirant poète » et cette vie contemplative qu’il semble avoir adoptée pour ce faire. En effet, il traîne ses tongs dans la ville de Sète, particulièrement dans le cimetière marin immortalisé par Paul Valery et passe des heures devant la tombe de ce dernier qui devient son principal interlocuteur puisque ses poèmes rencontrent peu de succès avec les vivants même si certains d’entre eux s’émeuvent de son ambition et de la maladresse avec laquelle il tente de la mener à bien.

Il erre comme une âme en peine, tombe amoureux, se fait un ami mais demeure dans une solitude inexorable, celle du poète maudit. Ainsi toutes ses tentatives pour aller vers le monde apparaissent finalement décalées et vaines. Il revient au point de départ du jeune poète romantique : l’indécision et l’inadéquation au monde – exprimées ultimement devant la tombe de Valéry dans la dernière séquence du film. Rien de plus ne s’ouvre à lui qu’un horizon d’incertitude et c’est pourquoi c’est précisément dans cet horizon incertain qu’il doit s’engager.

« Le vent se lève! . . . il faut tenter de vivre!
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs!
Envolez-vous, pages tout éblouies!
Rompez, vagues! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs! »

Le cimetière marin, Paul Valery

A la fois humoristique et troublant par ses balbutiements et hésitations installant peu à peu une tonalité particulière, Un jeune poète précédé du court métrage La dame au chien (tous deux réalisés par Damien Manivel) s’avèrent être d’excellentes surprises.

Le labyrinthe du silence

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LA VERITE A TOUT PRIX

Le labyrinthe du silence est un film important, fort et subtil réalisé par Giulio Ricardelli. Il s’inspire de l’histoire d’un jeune procureur (Fritz Bauer) à la recherche de la vérité sur la Schoah dans une époque où où tout peuple allemand souhaite occulter un passé  lourd. Celui des camps de concentration et notamment d’ Auschwitz et des expériences qui y furent menées sur des sujets humains y compris des enfants entre autres atrocités.

La démarche de Ricardelli est intéressante aussi bien d’un point de vue historique qu’historial dans la mesure où parler de la Schoah est encore difficile aujourd’hui mais pas pour les mêmes raisons que celles exposées dans le film.En effet, beaucoup de gens pensent qu’il faut « passer à autre chose » parce que « ça ne finira jamais ». Le film a l’intelligence de montrer que ce qui a eu lieu dépasse de très loin une époque ou des faits identifiables dans le temps de l’histoire. Ainsi il y a ce bon morceau de phénoménologie populaire vers la fin alors que le protagoniste et un journaliste se rendent sur place pour dire le Kaddish pour deux fillettes juive :

Le journaliste : « que vois-tu? »

Le procureur : « Auschwitz »

Le journaliste : « Non, une prairie, des barbelés, des bâtiments… »

Ce retour aux choses-mêmes permet d’opérer l’époché (suspension) nécessaire permettant de prendre conscience de ce qui a eu lieu hors de cette thèse naturelle. C’est donc – paradoxalement – le retour à une naïveté qui permet de saisir la gravité et sa portée véritable puisque dépassant toute moralité des « devoirs de mémoire ». Avec cette méthode phénoménologique subtile, le réalisateur évite également toute intention « revancharde », ainsi le film s’achève sur un fondu au noir avant que le procès débute.

En définitive, une réalisation intelligente avec un beau sens de l’allégorie et une documentation historique solide permettent de considérer Le labyrinthe du silence comme l’un des meilleurs films existant sur la Schoah tant il rappelle souvent la finesse de l’analyse de Karl Jaspers et son idée de « responsabilité collective » développée dans La culpabilité allemande.

Cake

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SOUFFRIR DIT-ELLE

Rares sont les films qui sachent traiter de la douleur sans complaisance, d’autant moins quand celle-ci succède aux évènements les plus graves. Cake en fait partie dans la mesure où il parvient à la rendre intelligible au spectateur d’une manière quasi phénoménologique en s’efforçant de nous communiquer un vécu sans situer celui-ci dans un contexte déterminé. Jennifer Aniston est dans la peau d’une femme brisée, hors d’elle et déséspérée. Elle ne semble plus croire en rien sans que l’on sache d’emblée ce qui lui est arrivé. Ce choix de ne pas dévoiler l’évènement à l’origine de son état permet de montrer la souffrance sans imposer une empathie, sans lui donner immédiatement une signification et c’est suffisamment rare pour être souligné, d’autant plus que c’est une prise de risque car peu de personnes sont capables de tolérer de voir la douleur sans lui attribuer une origine. Pour regarder Cake, il faut accepter de ne pas savoir et s’ancrer dans le vécu psychique et physique douloureux de Claire sans juger ni s’appitoyer mais en regardant son épreuve intime plan après plan. Une démarche audacieuse qui mérite d’être saluée pour son honnêteté et son jusqu’au-boutisme.

Lost River

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LE MONDE PERDU

Lost River, réalisé par l’acteur en vue Ryan Gosling, est un film surprenant et inspiré auquel on ne saurait faire de reproche de pussillanimité et auquel, par conséquent, on parvient à pardonner les petites maladresses qui font aussi son attrait. Ce qui est brillant, c’est d’installer – l’air de rien- la fiction dans le réel et de construire la trame sur cette limite volontairement floue. L’esthétique tend ainsi à se confondre avec le propos.fantastique de cette dystopie qui ne manque pas d’idées.et nous rappelle certaines lectures d’enfance. Une violence sauvage perce à chaque scène, allégorique d’une menace contemporaine.de tyrannie et de destruction.

Ryan s’avère avoir un certain goût pour les flammes dans la nuit et la désolation. En tant que spectateur on ne peut nier que cela ait son charme même si l’on regrette parfois de ressentir quelques platitudes au spectacle de ces visions apocalyptiques trop parfaites. Heureusement, l’intention assumée d’une dystopie et un engagement dans ce qui ressemble à un conte sombre parvienne à nous les faire oublier et à s’ancrer dans ce récit hors du temps.