The smell of us

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TRASHERS

« The smell of us » est un film potentiellement traumatisant, autant prévenir d’emblée les futurs spectateurs. Et ce même s’il est possible de le regarder avec une certaine distance (voire de rire de consternation malgré le malaise), il ne fait pas de cadeaux et montre sans complaisance ni pudeur l’auto-destruction d’un jeune skateur (Matt) en perte de repère et en proie à une déconnexion de tout sentiment.

Ainsi, ce dernier ne s’aperçoit même pas que son meilleur pote (un certain J-P dont on ne saura même pas si ce sont les initiales de Jean-Paul ou Jean-Phillipe…qu’importe) est fou amoureux de lui, se contentant de repousser ses marques d’affections et tentatives d’approches par des gestes blasés et des vannes, les reléguant à des broutilles indignes d’intérêt. Lui-même ressemble davantage à un joli pantin brisé ou désarticulé qu’à un être humain malgré sa beauté et sa jeunesse et ne ressent plus rien sexuellement, à force d’avoir été trop utilisé.
Même l’amour, donc, ne suffira pas à le sauver des griffes du Mal car même s’il n’est pas désigné comme tel, car l’amour n’existe plus. Il ne reste plus que le nihilisme se reflétant dans ses yeux azurs, sa bouche trop parfaite semble elle-même devenue un accessoire du désir qui ne peut par conséquent plus lui servir pour embrasser volontairement quelqu’un ; elle est devenue toute entière la propriété de ceux qui ont le pouvoir, c’est à dire l’argent. En effet, c’est bien quelque chose de l’ordre d’une déshumanisation et d’une dépossession de lui-même qui se referme sur lui au fil des clients chez qui il entre et qu’il ne respecte même pas, semblant avoir perdu tout sens de l’autre y compris dans ce qui constitue son unique mode de relationnel. C’est donc la figure d’un ange déchu qui nous est présentée et d’un être qui ne peut par conséquent plus habiter ce monde. L’un des derniers plans -quasi insoutenable- viendra apporter une sorte d’explication sordide à cela en nous présentant sa mère, encore plus débauchée que l’univers infernal qui est devenu le sien anéantissant tout espoir de rédemption.

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Au final, il reste un film qu’on a du mal à prendre pour « réaliste » ou même pour « réel » par l’aspect surréaliste de nombreuses séquences (où le décor semble d’ailleurs devenir celui d’une performance artistique) là où cela était encore possible avec « Wassup Rockers » qui racontait l’itinéraire d’une bande de jeunes skateurs latino en une journée -même si déjà l’ombre des prédateurs du troisième âge plânait sur eux comme une menace à l’horizon et qu’un des skateurs tombait sous une balle perdue – mais où l’innocence était finalement préservée par l’incompréhension des jeunes face à de telles propositions.
On peut en ce sens considérer « The smell of us » comme une suite apocalyptique où les prédateurs ont finalement triomphé de l’innocence de la jeunesse et sont parvenus à détruire leur monde avec ses valeurs sans les remplacer par d’autres mais uniquement par leurs errances.

Si l’on repense à « Kids », le premier film de Larry Clark, on a une trajectoire qui se dessine dans l’excès et la perversion gravitant autour de la jeunesse comme en étant à la fois le symptôme et la destruction, se trouvant finalement elle-même transcendées dans le processus artistique. Pour le dire autrement, dans l’univers clarkien, la grâce survient précisément dans la rupture inchoative avec l’intolérable.

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C’est là qu’opère la magie : malgré la ruine de l’innocence, il demeure une survivance d’un autrefois toujours présent, qui transperce dans cette atmosphère si particulière, celle d’un temps où l’amour et l’amitié existait sans que la société de consommation et ses dérives ne viennent les mettre en péril. Cette survivance, c’est elle qui donne sa coloration si particulière au film chaque fois qu’elle se manifeste presque à notre insu au son des roues des boards sur le bitume, des tricks effectués dans l’espace urbain où les corps d’adolescents junéviles retrouvent leur liberté entière loin du monde sclérosé des adultes, ou encore à travers des moments filmés par celui qui est manifestement le plus jeune de la bande -et apparemment le seul à ne pas se prostituer, faisant office du fantôme « forever young » du cinéaste- lorsque Marie entame à la guitare « Je préfère la nuit américaine » en haut du Trocadero, ou encore dans une note de ce parfum complexe que forme « the smell of us », cette tentative de vivre envers et contre tout au-delà de la vie – de ce que l’on met métaphysiquement sous ce terme- en y affrontant la mort psychique et en la rejouant encore et encore dans une forme d’invicibilité.

C’est cela que l’on pourrait appeler la mythologie de la jeunesse de Larry Clark et la raison pour laquelle il la sublime à travers toute son oeuvre -cinématographique et photographique. Car la jeunesse pour lui, est semble-t-il, hors du temps -sans quoi elle ne pourrait réaliser son essence qui réside précisément dans le fait de ne pas avoir de limites.

Leçons d’harmonie

lecons_d_harmonie_port-folio EXERCICE DE PRECISION

D’emblée, nous sommes immergés dans un univers violent avec une scène d’un mouton égorgé qui nous met immédiatement dans l’atmosphère un peu malsaine qui perdurera.

On nous présente ou plutôt on ne nous présente pas-car ce jeune protagoniste restera toujours pour nous mystérieux et quasi muet- un jeune garçon perfectionniste, maigre, froid et silencieux qui cherche à fonder son existence sur la nature même des choses en s’y ancrant, lui qui vit d’ailleurs dans la nature, à la campagne quand il n’est pas seul dans une salle de classe de son collège. La solitude d’Aslan et ses airs mystérieux et érudits nous interdisent donc d’emblée de le percevoir comme un enfant, ce qui contribue à renforcer l’impression de malaise.

A l’occasion d’une visite médicale scolaire rendue désagréable par une blague stupide de ses camarades immatures, il découvre qu’il a un corps et qu’il doit composer avec, que ses exigences y sont soumises. Il doit aussi composer avec les autres -immatures et hostiles-, « inutiles fardeaux de la terre » : ceux qui sont éloignés des choses de la nature, du savoir et de la physique. Il lui faut séjourner auprès d’eux avec leur médiocrité détestable. Il se laisse malgré lui affecter par le mal et le désir de vengeance.

Souvent étonnant dans les choix de mises en scène délicieusement osés et fins. Beau et terrible aussi bien formellement que dans la trame, avec un protagoniste moralement ambiguë qui rapelle celui du livre de Robert Musil : Les désespoirs de l’élève Torless.

Nymphomaniac

Nymphomaniac

LE SPERME ET LE NEANT

De « l’église » d’Orient à l’église d’Occident; c’est à dire de la jouissance à la douleur ou encore de l’illusion à la désillusion (« je ne sens plus rien« ) c’est ainsi que la triste héroïne à décrit son long chemin de croix qu’elle doit à sa faim si insatiable.

On le sait, Lars Von Trier n’est pas avare de références christiques et mythologiques et le sujet de son dernier film : le sexe comme autodestruction ou encore comme pulsion mortifère, s’y prête particulièrement.

Une fois de plus il ne nous épargne rien des tourments de son héroïne narratrice et nous ligote en nous proposant un avenir clôt, privé d’oxygène et de rédemption.

D’un premier volume où s’installe une narration plus poétique qu’obscène qui peut d’ailleurs surprendre à ce titre, le « piège » de stérilisation  du cinéaste se referme inexorablement sur nous. Il nous capture et nous empêche de nous réfugier dans des positions rassurantes. Comme avec Melancholia, il nous laisse une terre dévastée par la maladie et le mal, n’autorisant aucun espoir de rédemption.

La poésie érotique et le soupçon de mysticisme se mue peu à peu en maladie dévastatrice dès lors de l’apparition de la putain de Babylone, Lars Von Trier poursuit sa fascination de l’apocalypse dans son processus de néantisation.

Le problème du spectateur face à une démarche chaque fois aussi radicale est qu’il ne reste plus grand chose à dire. Il ne reste qu’une vision sombre du monde et de sa destination. A confirmer ou infirmer avec l’expérience. En tout cas le cinéma de Lars Von Trier en est une, désagréable certes, mais incontestablement intense par sa réitération constante d’une impuissance de l’homme face à la douleur du manque et au Mal.

La vie d’Adèle

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UNE VIE

Adèle de l’incertitude adolescente à l’âge adulte, Adèle vaillante et fraîche, perdue, douce, Adèle innocente cherche son chemin dans l’existence.

La première scène a le mérite de nous jeter immédiatement dans un univers : Adèle sort de son petit pavillon de province et se met à courir après le bus. Le charme de la routine adolescente se fait sentir à chaque plan. Kechiche ne cesse, par souci d’être au plus près des émotions et de la chair, de filmer les visages en plans rapproché à tel point qu’on peut en sentir la texture et la composition. Comme s’il craignait de manquer son but…préssentant un manque.

Le coup de foudre est assez étrange, comme si Adèle avait une révélation face à la couleur bleue des cheveux de celle qui l’obsède soudainement. Même le plus beau garçon du lycée ne parvient pas à lui faire oublier cette brêve rencontre sur un passage piéton.

Coup de foudre et fatalité du destin? Une fois encore on retrouve l’amour de Kechiche pour Marivaux et l’un des thèmes récurrent de ce dernier : l’impossibilité de dépasser sa classe sociale même en amour (c’est ici ce qui semble être un des éléments clés de l’échec amoureux).

Ce qui est certain c’est que cette palme d’or est pleine de sensualité et même plus : un embarassant et ridicule surplus en fait. Kechiche filme de longue scènes intimes pour nous montrer l’essence de la passion et n’y parvient pas toujours. Ces scènes dérangent, mettent mal à l’aise voire ennuient par leur provocation gratuite.

Ensuite il y a la longueur du film, incompréhensible puisqu’elle ne se justifie qu’en répétition embarassante : les scènes de repas, les scènes en classe de la jeune Adèle devenue instit’. La routine annonçant une fin de relation avec sa compagne avec qui elle est de moins en moins en phase : envolée la jeune femme aux cheveux bleus avec qui elle partageait des moments d’une complicité et passion infinie quand elle était au lycée.

Il reste l’incroyable performance de la jeune Adèle qui porte le film : touchante et magnétique, à laquelle on s’attache du début à la fin et qui rend la traversée de cette tranche de vie résumée en trois heures, supportable, mais jamais brillant.

Blue Jasmine

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RICH WOMAN’S BLUES

Le meilleur Woody Allen. Pourquoi? Le talent de Cate Blanchett est à son paroxysme dans cette satire sociale pleine de finesse et de justesse. Bien sûr Woody Allen ne se départit ni de son humour, ni de son goût pour le jazz qui rend la narration de cette comédie dramatique pourtant plaisante. Le basculement dans la folie (Jasmine/Jeanette se gave de Xanax parle toute seule, regarde constamment dans le vide les larmes aux yeux et pique des crises de nerfs) est amené avec une rare intelligence : la société pousse à bout cette femme qui n’est pas une femme du monde populaire. A tel point qu’on n’arrive à compatir au sort d’un personnage a-priori haïssable avec ses valises Vuitton et son tailleur Chanel. Une grande bourgeoise déchue qui veut survivre malgré tout mais qui voit peu à peu son empire s’effondrer et tomber dans ce qu’elle ne supporte pas et qui lui fait pêter les plombs : la médiocrité du prolétariat. Le caractère insupportable des gens de la classe moyenne.

Mais une fois tombée, ce n’est pas si facile de repasser de l’autre côté. Et la séparation donnée à voir ainsi que la douleur et l’incompréhension qu’elle provoque chez les uns et les autres est d’une rare profondeur auquel Woody Allen ne nous avait pas habitué dans ses comédies se cantonnant souvent à une légereté et une mise en scène agréable.

Ici, on rit, on compatit, on s’émeut! Un grand film.

Jeune et jolie

Jeune et jolie

L’ECOLE DE LA CHAIR

Ce qu’on peut incontestablement apprécier chez Ozon c’est son talent pour filmer l’intimité des milieux familiaux, des relations et situations complexes qui rythment des vies en apparence routinières. Vies ancrées elles-mêmes dans la complexité du réel sensible, leur ôtant du même coup toute dimension polémique sordide et en montrant une forme de poésie plus forte que toute  la violence et les névroses que porte le monde.

C’est l’été à la plage, Isabelle est jeune et jolie (on le sait au moins depuis Swimming Pool : Ozon aime les nymphes en bikini) , et à l’âge où l’on découvre l’amour charnel, elle est comme beaucoup d’autres : déçue par sa première expérience plutôt fade. Sentant sans doute la lassitude qui pointe, elle décide d’explorer la chose de manière un peu moins innocente. L’été s’en va, l’automne arrive et elle commence à donner rendez-vous à des hommes, en ville, dans des chambres d’hôtel  Sous l’œil soupçonneux de son petit frère, qui rappelle le regard de Ernst Umauher (Dans la maison) ou celui de Ludivine Saigner (8 femmes) qui met en abyme ce qui ne pourrait qu’aventure ou égarement sordide et donnant au tout une singulière poésie accompagnée par les chansons de Françoise Hardy qui structure le récit au travers des saisons qui passent.

Le film prend un autre tournant, un peu brutal, en son milieu à cause d’une mort subite d’un client âgé et se trouvant en plus être le seul avec qui Isabelle entretienne un lien affectif. A cette occasion, une enquête est menée et le pot aux roses (et surtout le butin) est découvert par la mère. Ozon  plonge alors dans la satire de la bourgeoisie qui demeurait jusque là seulement en filigrane. Le beau-père laxiste aussi maladroit qu’idiot, totalement dépassé par la chose, la mère qui trompe son nouveau mari et en veut à sa fille sans parvenir elle-même à aucune franchise, le psychologue intrigué d’une manière assez peu professionnelle, les demandes du petit frère à sa soeur pour un copain de sa classe qui aimerait coucher avec une fille…chaque relation semble faussée par les expériences d’Isabelle qui se retrouve comme coupée du monde sociale par son vécu tabou mais qu’on nous présente comme n’étant au fond que l’arbre qui cache la forêt d’une société toute entière corrompue par le désir, se masquant sous l’apparence de la vertu. Un monde sans authenticité, sans intérêt du point de vue d’Isabelle dans lequel les Hommes ne sont qu’objets de désirs manipulateurs et manipulés. On notera à ce titre le subtil clin d’oeil littéraire du gros plan sur le livre de Laclos : Les liaisons dangereuses, qu’Isabelle ouvre dans le métro. Seule Charlotte Rampling vint apporter un message positif de respect de soi dans cet univers décadent et en fuite.

Et au-delà de tout cela et avec le recul, c’est un film qui parle de liberté, d’émancipation des conventions étouffantes et de la difficulté de savoir quel moyen adopter pour y parvenir.Comme d’habitude, Ozon touche à des choses humaines et profondes sans en avoir l’air.

The Conjuring

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SOS ESPRITS MALÉFIQUES

James Wan, le talentueux réalisateur de l’inventif et surprenant -surtout par son dénouement- Dead Silence revient avec un nouveau film d’angoisse et dès la première séquence, il nous rappelle qu’il n’a rien perdu de son goût pour filmer les poupées aux visages énigmatiques et un brin cruels.

Bien que notifié sur l’affiche, on ne le dira jamais assez : le point fort de The Conjuring c’est qu’il s’inspire d’événements réels. Cet avertissement sur les affiches devenu un procédé commun des film d’horreurs sauf qu’il y a ici des documents à l’appui : le couple Warren, Lorraine et Ed est bien réel tout comme leur activité respective de médium (pour elle) et d’exorciste (pour lui). On peut d’ailleurs souligne l’implication dans le projet de la véritable Lorraine Warren, qui, contactée par l’équipe du film, s’est rendue sur les lieux de tournage.

La narration du film se situe ainsi donc à deux niveaux : il présente brièvement la vie et les activités du couple et nous immerge ensuite dans l’histoire d’une famille qui s’installe dans une nouvelle maison. Ce recul permet de sortir (un peu) du poncif des films de maison hanté ou nous n’évoluons toujours qu’avec les victimes des esprits.

L’histoire s’ancre donc dans un réalisme troublant, à plusieurs moments du moins, où tout l’enjeu était de ne pas en faire trop. Malheureusement James Wan n’y parvient pas toujours, surenchérit inutilement à plusieurs moments dans la terreur conventionnelle quand il aurait justement gagné à faire dans la sobriété et subtilité pour renforcer cet effet de réalisme et d’angoisse.

Au final on obtient un bon film de maison hanté et de possession qui ne parvient cependant pas à s’échapper totalement des poncifs habituels du genre car James Wan en montre trop. Dommage. Cependant le film replacé dans son contexte documentaire parvient à faire naître assez efficacement l’angoisse. On retiendra l’apparition du démon notamment ainsi que l’arrivée des Warren sur les lieux et le jeu de Vera Farmiga (Lorraine Warren).

THE CONJURING

De dos, la fille du docteur Warren qui croise le regard de la terrifiante poupée Annabelle.

Il faut toutefois évoquer l’importance de la religion chrétienne qui parcoure tout le film et se clôt sur elle, une autre question peut naître : « les films de possession et de hantise sont-ils des apologies simplistes de la religion chrétienne? »
La conclusion de celui-ci, quasiment manichéenne et caricaturale, donne en tout cas clairement envie de répondre par l’affirmative.

Juliette

Juliette


SINGULIÈRE LIBERTÉ

A vingt cinq ans, Juliette est une jeune femme parisienne qui fait plus jeune que son âge, qui ne s’est pas encore posée et ne semble pas le vouloir. Ses errances amoureuses et en nightclub traduisent un désordre intérieur malgré la sérénité apparente qu’elle aime à montrer, sous ses allures hippie-rock et son désir affirmé de liberté fantasque, Juliette est en fait une éternelle adolescente, perdue, fragile et angoissée.

Quelle angoisse? Choisir. Juliette a le sentiment que choisir c’est perdre sa liberté et…elle panique. Par conséquent elle ne choisit rien et continue d’errer. Cette inquiétude sous foncière de l’obligation du choix la hante cependant, alors elle se bat corps et âme contre la décision pour se garantir ce qu’elle croît être un espace de liberté. Son absence de déterminisme est en fait un piège d’angoisse qui l’empêche d’envisager tout avenir. Il est assez peu commun de pouvoir dire aussi clairement quelque chose de fondamentale sans passer par le langage, ici filmer l’héroïne suffit pourtant à nous le faire comprendre.

Le film a été critiqué, il manque de rythme, il se répète, tourne un peu en rond… certes. Ces répétitions traduisent cependant assez bien le mécanisme dans lequel est pris Juliette dans son rapport à l’existence et aux autres permettant ainsi de révéler son dysfonctionnement. Sortir de ce mécanisme ne se fait pas sans douleur, comme le montre le film, et ne peut non plus s’opérer comme par magie du jour au lendemain.

A la vision de ce premier film, il faut néanmoins reconnaître à Pierre Godeau, la capacité à donner à voir l’angoisse diffuse du personnage au travers des situations de vie, souvent d’apparence anodines mais chaque fois révélatrices et décisives. Il parvient au final à nous ancrer dans ce vécu en nous dévoilant du même coup un trajet intérieur au travers une mise en scène fragile et lyrique parfois un tantinet maladroite, mais incontestablement touchante et emplie d’une poésie qui ne se trouve pas ailleurs que dans l’existence elle-même. Un regard plein de recul et d’indulgence qui fait du bien.

L’inconnu du lac

LES CORPS SOLITAIRES

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Vacances, baskets, short, torse nu, sexe exposés, belle petite plage discrète au bord du lac scintillant et la forêt de pin derrière…le décor est planté pour un thriller amoureux, sulfureux et surtout sensuel et torride.

Une légende du coin raconte qu’un silure (grand poisson d’eau douce qui ressemble un peu à une anguille géante) hante les bas-fonds de ce splendide lac trop paisible…

Dans ce petit monde d’apparence idyllique, il y a les habitués qui viennent chaque jour. Eric, en short de l’OM (le club de foot marseillais), qui tient son poste tous les jours dans les bois, la main au panier, regardant tout les hommes qui passent d’un regard suppliant. Puis il y a Franck, un habitué un peu particulier : un habitué saisonnier. Et enfin, l’étrange Henri, un quadragénaire obèse qui ne fait pas de naturisme, ne drague pas, ne se baigne pas et reste à l’écart. Il veut « juste parler », « juste être là, près de l’eau ». Parallèlement, il y a Michel qui arrive, son opposé : bon nageur et bel Appollon bronzé, tout en muscle.

Franck tombe sous le charme mais doit attendre son tour, Michel est déjà occupé dans les bois. Le soir, de loin, Franck aperçoit les deux amants éphémères jouer dans l’eau à se couler. Le malheureux élu de Michel ne remontera pas à la surface. Devant ce spectacle rilkien (à la fois beau et terrible), Franck s’éloigne comme s’il ne se rendait pas compte de ce qui venait de se jouer sous ses yeux, plus précisément ; comme si la beauté, tant de l’homme que du paysage avait entravé toute considération morale. Et puis la voie est désormais libre pour se fondre dans le corps de ce bel inconnu et il n’aspire au fond qu’à cela.

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La beauté rend aveugle (la luxure aussi)…c’est donc ce que nous dit ce film sauvage.

La noyade crépusculaire apparaît comme un fait divers dans ce petit paradis hors du monde et hors du temps. Paradis qui est bien doté d’une éthique mais d’une éthique uniquement sexuelle. (Franck-entre deux ébats- ne peut finalement s’empêcher de donner au pervers des bois qui passe son temps à s’astiquer en mattant tout les couples, ce qu’il désire le plus au monde : son corps). Il défend aussi le pauvre homme contre ceux qui le rejette. Pourtant il ne peut s’empêcher de coucher avec le diable…

L’inconnu du lac, malgré toute sa libération sexuelle apparente serait-il discrètement mais assurément, un film moralisateur?

En effet, à y regarder de plus près, dans ce film à l’esthétique superbe : ceux qui ont un corps dont la sensualité est étouffé (Henri et l’inspecteur), se trouvent être ceux du côté de la justice, à l’inverse de ceux qui sont dôté d’un fort sex-appeal (Franck, Michel, quelques autres hommes) sont tous dans des travers : un atavisme meurtrier à la Zola pour Michel, une sorte de corruption passionnelle qui aveugle un sens de la justice le plus élémentaire pour Franck, l’addiction sexuelle exclusive du laid pour d’autres…

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Nous pouvons donc raisonnablement laisser la question ouverte, il n’empêche que le sperme qui jaillit et les nombreuses caresses intimes ne suffisent pas à étouffer la solitude des personnages.

Shozukai

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DE L’INDÉCISION DE LA MÈRE VENGERESSE ET DE L’IMPOSSIBILITÉ DE SA RÉDEMPTION

Qu’on se le dise d’emblée : Shozukai  (pénitence en français) est un assemblage de facture étrange, non seulement en deux films mais aussi en quatre chapitres séparés pour finir avec un chapitre de conclusion. Les cinq durant chacun approximativement une demi-heure, soit un film de 2h00 et un film de 2h30. Exercice géométrique et stylistique finement maîtrisée? Non…mais toutefois loin d’être mauvais, avec de très bons passages et une mise en scène stimulante qui absorbe le regard dans un cadre intime et permet à insuffler une tension qui évite de décrocher malgré la longueur de ce film qui fonctionne un peu comme un guet-apens.

Un commentaire sur le titrage ou plutôt sur l’ordre choisi pour ce dernier, à savoir ; 1/ Celles qui voulaient se souvenir et 2/Celles qui voulaient oublier, m’a paru bizarre car généralement en psychanalyse c’est le contraire qui se produit dans le processus de refoulement/souvenir…bref, critique du tout séparé : rendons hommage à la rigueur symétrique du réalisateur, Kiyoshi Kurosawa.

Le scénario peut être résumé très brièvement : un meurtre a été commis sur la personne d’une jeune écolière fraîchement débarquée : Emili, 8 ans. Seules ses quatre camarades ont vu l’assassin mais s’avèrent incapables de décrire le coupable.

Celles qui voulaient se souvenir

Tout commence un peu dans l’air, pas ou peu de préambule ; le meurtre a lieu très vite afin de pouvoir commencer d’emblée à mener le projet cinématographique de l’enquête au travers de la singularité de chacune des protagoniste au travers de leur destin qui s’accomplit selon la prédiction du chatiment. La volonté aussi manifeste d’une forme qui soit parfaitement hétérogène se paie cher : les longueurs inévitable pour respecter le deal qui se font bien trop sentir et rapidement. L’esthétisme saute aux yeux, il faut dire qu’il est imposé par le scénario lui-même et le réalisateur gère parfaitement bien toutes les scènes d’intérieurs, sublimant cette atmosphère confinée avec une lumière tamisée, décors épurés, presque cliniques, au sein desquels les corps en présence occupent tout l’espace et font naître un véritable malaise. Ce dernier sera constant à chaque apparition d’Asako Adachi (Kyôko Koizumi), la mère d’Emili qui rappelle presque La servante de Kim Ki-Young dans sa manière de se mouvoir et sa présence glaciale. Elle est en effet presque fantomatique comme si elle n’était plus que le deuil de sa fille et une ombre venant châtier celles qu’elle tient les pour les responsables indirectes depuis l’au-delà. Seulement, son allure de juge impitoyable venu des enfers pourra se mettre en adéquation avec la réalité et là où son entreprise apparaît encore comme infaillible à la fin du premier film tant on se laisse séduire par l’apparence,  ne cessera d’être remise en question dans le deuxième jusqu’à la désillusion. Asako est un faux spectre, en réalité humain trop humain, qui se heurte avec violence à la réalité de l’impossibilité du deuil par la rétribution espérée.

Asako endeuillée

Asako endeuillée

Celles qui voulaient oublier

Bien que d’une durée relativement imposante (2h30) ce second film est plus captivant, d’une parce qu’on est habitué au rythme qu’il (s’)impose et de deux parce qu’on fait davantage connaissance en profondeur avec cette Asako vers qui tout tend à converger et qui devient l’héroïne à laquelle on s’attache encore davantage car on nous invite à voir derrière la façade, un personnage humain et pétri de contradictions apparaît. Une vengeresse froide mais indulgente et fragile et dont le drame sera d’ailleurs celui de ne jamais pouvoir se résoudre à réellement accomplir cette vengeance qu’elle commence à pressentir comme futile, sentiment allant de pair avec un désespoir croissant. Elle incarne ainsi l’antithèse du personnage d’Uma Thurman dans Kill Bill. Là où cette dernière conservait ses émotions pour avancer, Asako tente maladroitement de les dissimuler et s’est construite une surface froide et artificielle qui ne parvient pas à masquer les failles de ses velléités de rétribution. C’est pourquoi cette histoire  se clôt sur une longue scène où on la voit marcher, égarée dans la rue, à la recherche d’une utopique rédemption. Elle a été incapable d’accomplir sa vengeance et parle à sa fille morte de son désarroi.

Ce qui est très fort dans le film de Kurosawa, c’est précisément qu’il réussit à transformer cette mère éplorée en héroïne sans qu’aucune forme de vengeance ait néanmoins été accomplie et qu’elle demeure avec sa peine son spectre chéri dans une vision sombre, doublée d’un constat social tout aussi noir et d’une lucidité féroce et typique du cinéma japonais.

A l’instar du personnage de Beatrix Kiddow (Uma Thurman) de Kill Bill qui avait bel et bien quelque chose -sa fille BB- à récupérer au bout de sa vengeance (qui n’en était en somme pas vraiment une : c’est toute l’ambivalence de la vengeance tarantinesque), Asako, elle, comprend finalement dans un éclair de lucidité désespéré qu’aucune vengeance dans l’ici-bas ne pourra annuler ce drame ou au moins l’apaiser et encore moins lui rendre sa fille.

En ce sens Shozukai est véritablement un anti Kill Bill. Au niveau du propos il est plus proche de Sympathy for Mr Vengeance de Park-Chan Wook qui révèlait également l’échec de la volonté de rétribution dans toute sa dimension tragique.

Au final ce thriller policier en deux volumes est une réussite par sa probité à conserver un ton et un style qui lui assure une continuité cohérente du début à la fin et parvient ainsi à tenir un propos moral sur la vengeance tout en faisant évoluer de manière intéressante son personnage principal; évolution montrée au travers du prisme des autres, tantôt de leur vaillance tantôt de leur médiocrité voir leur infamie et ainsi accompagnée d’une sympathique satire sociale, souvent cruelle et efficace, qui rappelle beaucoup le style de Im Sangsoo (L’ivresse du pouvoir).