Le tango de Satan

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L’EXODE

Lorsque l’on regarde un film de Béla Tarr, on ne peut s’empêcher de voir surgir de multiples références. Devant Le Tango de Satan (film en trois partie d’une durée totale de 7h30) on pense au cinéma de Tarkovski pour la dimension naturaliste et la sensibilité à l’atmosphère humide et fangeuse mais aussi aux écrits de Dostoïevski pour la finesse réflexive des personnages et aussi pour le séquençage du film en chapitres dont les intitulés sont empreints de poésie et d’une certaine conceptualité. En effet, le cinéma de Béla Tarr est à la fois poétique conceptuel car il repose sur des procédés cinématographiques et littéraires utilisés avec précision.

Ici c’est à la fois le perspectivisme et la mise en abyme qui sont utilisés puisque Le tango de Satan est un véritable de Tango qui s’efforce de tourner les points de vue, de les entrelacer et faire varier les rythmes. Ainsi, au cours d’un long exode, les rencontres se multiplient et les plus anodines deviennent souvent les plus symboliques (ici je pense particulièrement à la seconde partie avec la séquence du chat et de la fillette – à la fois belle et insoutenable- qui est inoubliable mais aussi à la troisième partie avec la ville traversée par les chevaux sauvages).  Il s’agit de l’oeuvre d’un cinéaste qui aime filmer le chemin plutôt que la destination et accepte de s’ancrer pleinement dans la temporalité requise par un tel exercice. C’est encore un pari que d’y faire entrer le spectateur qui ne peut être gagné que par une virtuosité qui subjugue à chaque plan.

Wet season

Wetseason

UNE PLUIE SANS FIN

Wet season de Anthony Chen est un film sur le déracinement culturel qui a lieu en Malaisie depuis les années 70 où l’anglais s’est peu à peu imposée comme langue nationale à tel point que les nouvelles générations ont du mal à communiquer avec les anciennes. Madame Lin est une jeune quadragénaire qui enseigne le Chinois dans un système où les élèves négligent de plus en plus l’apprentissage de cette langue et qui se débat dans sa vie personnelle pour avoir un enfant entre souci de fertilité et mari de plus en plus distant à son égard.

Pourtant, un de ses élève – un fan d’arts martiaux et de Jackie Chan- lui témoigne une certaine attention. Les cours de rattrapage collectifs se transforment bientôt en cours particuliers et une relation se noue entre l’élève et son enseignante jusqu’à la transgression.

Tout comme le précédent film d’Anthony Chen, Ilo Ilo (2013), le film séduit par son aspect poétique permis par une attention aux multiples détails  et à la faiblesse des personnages qui devient le motif de l’invention d’un nouveau langage dans ce pays divisé comme dans l’épisode biblique de la Tour de Babel. On peut également voir un éloge de l’accident et du contingent -avec le détachement que cela implique- dont survient finalement la résolution d’une situation manifestement impossible le tout sur fond de symbolique météorologique où la pluie semble être à la fois ce qui afflige et sauve les personnages par la purification qu’elle permet.

Deux

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L’AMOUR FOU

Deux de Filippo Meneghetti raconte un amour secret entre une femme d’origine Allemande et une française – Madeleine interprétée par Barbara Sukowa- mère de deux enfants et ce qui vient menacer la pérennité de cette histoire d’amour secrète alors que Madeleine a un accident cardio-vasculaire suite à une dispute conjugale (parce que sa compagne lui reproche de ne pas vivre leur histoire au grand jour et souffre de ne pas voir leurs projets de vie commune se réaliser).

Rongée par la culpabilité et l’inquiétude suite à l’accident de Madeleine, son amante veut être à ses côtés mais la famille de Madeleine ignore tout de leur histoire. Elle doit alors user de mille subterfuges pour se rendre chez son amante en convalescence et l’aider à sa manière.

Le film prend le parti de la passion envers et contre tout montrant l’enjeu de la relation dans sa dimension vitaliste (l’amour et ses pulsions passe avant tout remède médical), la moralité sans toujours prendre le parti de la protagoniste qui montre quelquefois des failles (lorsqu’elle ne tient pas sa promesse auprès de l’aide soignante par exemple). On peut reprocher au scénario de manquer parfois de vraisemblance mais il a le mérite de nous tenir en haleine en évitant résolument toute forme de manichéisme, y compris à l’égard des membres de la famille de Madeleine puisque la fille finit par laisser sa mère partir avec son amante, à l’insu des médecins de l’établissement où elle est hospitalisée.

Un soir en Toscane

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LIMITES

Jacek Borcuch réanime le débat entre art et politique et entre art et moral (brûlant d’actualité avec le retour de la censure) avec un film qui retrace une partie de la vie de la poétesse Maria Linde, une poétesse Juive Polonaise refusant un prix Nobel et osant un discours polémique pour accompagner ce refus. Celle-ci déclare voir une dimension artistique dans un attentat. Elle fait ainsi scandale le soir où elle refuse son prix Nobel par un discours jugé outrageant pour les victimes et anti-Européen. La force du film tient à son refus de prendre parti, en effet, il témoigne plutôt d’une volonté rigoureuse de s’interroger sur les limites de la liberté d’expression et celles de la bien-pensance en les renvoyant dos à dos.

Ainsi, le dernier plan dans laquelle la poétesse se retrouve captive d’une oeuvre d’art composée de barbelés et d’une cage à l’initiative d’une connaissance voulant lui donner une leçon, peut tout aussi bien exprimer son enfermement dans la morale populaire que ses propres limites à conquérir une liberté propre à l’intérieur de ces barreaux. Accepter les limites du monde et le degré de politiquement correct qu’elles exigent, peut-être est-ce le prix pour penser (secrètement) au-delà du bien et du mal?

Tu mourras à vingt ans

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SURSIS

Tu mourras à vingt ans est un film soudanais réalisé par Amjad Abu Alala. Le jeune héros du film se débat entre les croyances ancestrales traditionnelles et une certaine volonté d’émancipation incarné par un homme de son village qui a beaucoup voyagé en Occident et a une certaine passion pour le cinéma. A l’instar d’œdipe (On pense d’ailleurs à plusieurs reprises au film de Pasolini dont le réalisateur semble reprendre certains plans, notamment celui d’après la prédiction, lorsque la mère marche seule, le visage défait, au milieu de la foule muette) Condamné dès sa naissance par la prédiction d’un oracle (qui s’évanouit lors de la cérémonie de bénédiction au chiffre vingt), Muzamil est d’emblée condamné à une certaine ostracisation – on le surnomme « fils de la mort » – si bien que son père s’enfuit pour ne réapparaître que peu de temps avant l’échéance. Si le film joue sur le suspens de la possibilité pour le héros d’échapper à son destin funeste, il dépasse largement cette dimension par l’exploration de l’intimité de Muzamil et sa manière de se construire avec cette malédiction jusqu’à se réapproprier son destin entre respect des traditions et émancipation par le désir, toujours plus fort que la mort.

La fille au Bracelet

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LE PROCÈS

La fille au bracelet de Stéphane Demoustier n’a rien à envier au Procès de Clouzot du point de vue du réalisme puisque nous avons ici à faire à un véritable film naturaliste.

Celle qui surprend, c’est d’abord Anaïs Demoustier, en juge froide et peu empathique envers la jeune Lise Bataille (incarnée par Melissa Ghers) qui fait tout pour inculper la jeune femme alors que ses parents (Chiara Mastriaonni et Roschdy Zem) font face avec un certain sang froid. En somme, on ne saura jamais si elle est coupable ou non – le spectateur occupe à ce titre la place de juré- puisque ce qui intéresse le réalisateur, c’est de filmer la procédure et donner une conception de la justice à travers la défense portée par l’avocate de Lise Bataille (incarnée par Annie Mercier).

Au-delà du procès, il s’agit d’un film sur la jeunesse d’aujourd’hui, ses secrets nécessaires dans une société qui connaît un retour à la morale et les tabous qu’elle implique.

La force du film tient à sa retenue qui donne paradoxalement une dimension passionnante à cette procédure. Avis aux amateurs des films de procès.

 

La beauté des choses

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BILDUNG

La beauté des choses est un film danois réalisé par Bo Widerberg. Si le film reprend l’intrigue somme toute assez classique du rapport amoureux entre une enseignante (on pense un peu à La pianiste de Haneke – adapté du roman d’Elfriede Jelinek- à certains moments) et un élève et un récit pouvant s’apparenter au Bildungsroman sur fond de seconde guerre mondiale en Suède, il se distingue par sa mise en scène tissée de détails et d’une intention résolument poétique de saisie du réel. Ainsi, les réactions des personnages ne sont jamais conventionnelles et surprennent par leur complexité. Ainsi, Stig s’attachera finalement davantage au mari de son enseignante, un homme qui sombre peu à peu dans l’alcoolisme et la démence, qu’à elle-même. La tonalité demeure tragique mais apporte paradoxalement un réconfort par sa lucidité et une manière résolument poétique d’habiter un monde en déréliction pour ne pas perdre ce qui y reste de dilections.

Adoration

 

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DERNIER AMOUR

Le réalisateur belge de Calvaire, Fabrice du Welz, revient avec un film aussi terrible que beau où douceur et violence s’entremêlent. Adoration est le récit initiatique de Paul qui rencontre Gloria lors d’une de ses tentatives d’évasion de l’institut dans lequel elle est internée. C’est le début d’une longue fuite au-delà du raisonnable et refusant tout compromis, à mi-chemin entre réalisme et univers imaginaire hors du temps et alternant du rêve au cauchemar. C’est finalement la solitude du personnage principal qui apparaît face à une situation qui le dépasse et par laquelle il accepte de se laisser dépasser. Ce qu’il y a de remarquable dans ce long-métrage, c’est la détermination de tenir tout discours moral -et même simplement rationnel- à distance de cette fuite vers l’Absolu.

Tommaso

Tommaso

LOST IN ROMA

Le nouveau film de Abel Ferrara entre dans la catégorie de ces films s’efforçant de restituer des chroniques de vie, à la limite de la fiction et sans doute plus proche d’une sorte d’auto-fiction entre désespoir et création. Ainsi le personnage de Willem Dafoe est un double du réalisateur – joué de manière très organique- qui erre dans la capitale Italienne à la recherche d’un sens et se bat contre son addiction à l’alcool et à la drogue en participant à des réunions et des ateliers divers souvent inspiré de la sagesse bouddhiste. Comme toujours dans le cinéma de Ferrara, rien n’est vraiment souligné, -la subtilité est sans doute à cette condition- tout est suggéré avec des plans souvent grandioses (j’apprécie particulièrement les scènes nocturnes et intimistes filmées dans les rues de Rome). On flirte entre une forme d’apaisement conquis et une torture paroxystique et névrotique inhérente à la vie contemporaine avec le danger du surgissement d’un accès de fureur produisant l’accident fatal qui plane à tout instant.

The lighthouse

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CORPS PERDUS EN ATLANTIDE

Après The Witch (sorti en 2016), Robert Eggers continue à explorer les vieux mythes pour créer le frisson d’une manière qui rompt résolument avec la majorité des films d’épouvante contemporains. Ici il abandonne les sorcières pour s’intéresser aux sirènes et aux tritons dans un contexte particulièrement visqueux, angoissant (voire même parfois étouffant pour la synesthésie suscitée par les images) et propice à l’horreur puisqu’il semble que tout puisse arriver dans l’instabilité inquiétante et sombre ce no man’s land. En effet, le huis-clos permis avantageusement par l’emploi occupé par les deux protagonistes : gardiens de phare (évoluant paradoxalement dans une atmosphère sans lumière) se prête particulièrement à ce basculement dans le surnaturel sans possibilité d’établir une limite rassurante. Ainsi, comme dans The Witch, le réalisateur s’attache également à brouiller la limite entre intériorité et extériorité entre ipséité et altérité, au point qu’on ne sait plus où mettre sa Foi.