Vous ne désirez que moi

PARLE AVEC ELLE

« Je veux vous décréer pour vous créer. »

Le nouveau film de Claire Simon est un film intensément durassien à un point troublant. J’ai eu l’immense plaisir de découvrir des vidéos d’archive que je ne connaissais (notamment une vidéo de Marguerite Duras filmant Andréa de manière très directive à Trouville).

En octobre 1982, lorsque Michèle Manceaux débarque dans la maison de Neauphle-Le-Château dans les Yvelines pour interviewer Yann Andréa avec ses cassettes, celui-ci a la petite trentaine et confesse ne vivre que pour Duras et son œuvre avec la complexité relationnelle que l’on connaît de ce couple singulier. Swann Arlaud se révèle être d’une justesse parfaite dans ce rôle face à une Emmanuelle Devos qui se laisse troubler par son sujet d’étude et coïncide avec sa passion tant la profondeur des sentiments se communique à n’importe quel être sensible. Il est en effet rare de voir une telle profondeur de dialogue au cinéma et en ce sens, ce déploiement d’une parole introspective est également un hommage au cinéma de Duras dont on voit divers extraits, renforcé ici par une sensibilité évidente à l’œuvre durassienne et à ses lieux (le cinéma Lux à Caen, lieu de la première rencontre, la plage de Trouville…) mais aussi à sa musique (Carlo d’Alessio, Hervé Vilard…)

Si Marguerite D. n’est pas présente lors de l’interview, elle ne rôde pas moins tel un fantôme dans la grande maison des Yvelines (dans le film, sa présence ne sera suggérée que par le téléphone qui sonne – parfois de manière insistante- et par des bruits de porte et de vaisselle) ainsi que par les images d’archives. On sent que la parole de Yann est surveillée et que son interlocutrice entend également cette aliénation dans cette parole et sa part de consentement à l’aliénation. Tout chez Yann incarne la passion pour Duras au-delà de tout sacrifice puisque comme il le rappelle, sans destruction rien n’est possible.

Un monde

A HISTORY OF VIOLENCE

Un monde réalisé par Laura Wandel présente un monde à une échelle microcosmique et donc révélatrice puisque c’est une histoire de la violence dont la réalisatrice s’attache à faire le récit. Si la démarche n’est pas originale, et en dépit de quelques maladresses, le film parvient tout de même à éviter les poncifs sur le harcèlement en montrant un mécanisme plus complexe qui dépasse le manichéisme – que l’on pouvait redouter dans les premiers plans du films. La réalisatrice parvient ainsi à tenir un propos d’une certaine finesse associé à une mise en scène pertinente et subtile par sa capacité à symboliser le drame intime qui se joue par de multiples détails et à donner à voir avec brio une focalisation interne depuis le regard de la sœur d’Abel, ce dernier étant martyrisé par des garçons de sa classe sans raison particulière.

Le film s’attache donc à montrer l’engrenage de la violence et la difficulté de dénouer la situation en raison d’une double origine qui semble être à la fois naturelle (la tendance au mal) et culturelle (le rejet de certains profils sociaux) . C’est donc bien un monde qui est donné à voir en tant que c’est un système avec ses mécanismes qui est ici examiné. Les échanges entre les enfants lors des temps informels sont également très riches en tant qu’ils révèlent une tendance normative infusée par leur milieu familial : Nora et Abel sont stigmatisés par leurs camarades car leur père (très justement interprété par Karim Leklou) ne travaille pas et est donc potentiellement « un paresseux » et « un parasite » qui attend de l’argent chez lui toute la journée sans rien faire selon l’une des filles de la classe de Nora. Ce reflet du monde des adultes dans le monde des enfants est présenté comme dommageable, désespérant et déceptif. Ainsi, nous sommes ici bien loin de l’enchantement de l’imaginaire enfantin – lequel apparaît d’ailleurs sombre et associé à la mort lorsqu’il se déploie lors des jeux de récréation. Un triste état du monde actuel qui manque cruellement d’imaginaire y compris dans les sphères où il devrait être sacralisé.

Le calendrier

LA VIE D’AVENT

Le calendrier est un film français (réalisé par Patrick Ridremont) qui vient confirmer que notre pays n’est pas en reste pour le renouveau du genre horrifique. Le synopsis pouvait sembler surprenant et risqué voire ridicule : comment insuffler un sentiment d’horreur avec un objet aussi innocent qu’un calendrier de l’avent? Il a pourtant suffi de donner à l’objet une dimension rhénane et antéchristique pour en faire un véritable objet de terreur. La réussite du film tient également à la qualité de ses référence. A ce titre il faut noter que le film s’ouvre sur une pertinente citation – du fait de son ironie – extraite des Paradis artificiels de Baudelaire : « Pour digérer le bonheur naturel comme l’artificiel, il faut d’abord avoir le courage de l’avaler. » Bien sûr cela fait référence aux petites gâteries qui sortent du calendrier jour après jour, plus surprenantes les unes que les autres ainsi que leurs effets bien que l’on commence pourtant par un très sobre « after eight » (le fameux chocolat fourré à la menthe). Le film bénéficie également d’un propos pertinent sur la vision du handicap dans la société puisque l’héroïne est paraplégique avec le rapport au monde particulier qui en découle notamment dans les rapports de séduction mis en scène à différents moments. Le Calendrier parie aussi sur l’intelligence du spectateur et n’hésite pas à complexifier l’intrigue quitte à laisser certains éléments un peu flous mais qui pousse à l’interrogation. Il n’en demeure pas moins que l’ensemble fonctionne à merveille dans un suspens qui ne s’essouffle jamais. Sans aucun doute l’un des meilleurs films de genre de la décennie qui rappelle un peu -dans sa trame et son fil narratif- l’excellent Jusqu’en enfer de Sam Raimi.

Spectre

OTOBIOGRAPHIES

Para one, DJ et compositeur français né en 1979, réalise un projet cinématographique et autobiographique – ou plus précisément, autofictionnel- des plus audacieux avec Spectre : Sanity, madness & family en choisissant de raconter une histoire de famille qui n’est autre que la sienne- en la mettant en relation avec le monde dans une conception qui relève à la fois de la phénoménologie, du mysticisme et des études psychologiques sur le trauma. Il s’agit d’une expérience cinématographique radicalement singulière puisque le musicien met également en avant sa passion pour la musique en rythmant son propos de divers chants d’influences culturelles variées qui ont nourri ses ancêtres. On retrouve ainsi son talent pour le mixage sonore dans sa virtuosité à mixer différents souvenirs, parfois d’une précision naturaliste, en passant du son à l’image avec ces diverses influences ethniques passant par de multiples rencontres. L’entreprise autobiographique – ou « otobiographique » puisqu’on ne peut s’empêcher de penser à Derrida, ne serait-ce que par le choix du titre- présentée comme le point de départ du film dépasse ainsi son histoire singulière – tout en s’y ancrant au plus profond- pour se faire simultanément la voix de l’expérience de l’être-au-monde et son désir de liberté.

Il résulte ainsi de ces mixages, une passion affichée pour l’archive comme œuvre d’art – dans une aspiration d’ailleurs très derridienne – puisque selon Jacques Derrida dans Mal d’archive, Il y a trois portes à l’avenir qui sont aussi celles de l’archive : promesse, indétermination, secret. Dans son récit, Para One entremêle ces trois dimensions avec brio en concluant sur la promesse. Son récit filmique beau et étrange, brisé – au sens doubrovskien- et réparé, apparaît ainsi comme l’invitation d’habiter le monde dans une émancipation toujours à conquérir par cette démarche d’ouverture au lointain et au secret en se faisant le lecteur anachronique de sa propre existence, présentée ici comme la condition essentielle pour parvenir à raconter le plus proche dans un entrelacs absolu entre le propre et l’impropre et l’intérieur et l’extérieur, abolissant ainsi tout dualisme pour permettre l’aboutissement du projet d’habitation d’un monde unifié.

First cow

LE DERNIER HOMME

First cow de Kelly Reichardt – actuellement présente en France et très disponible pour de riches échanges cinéphiles avec le public français – est un film beau et étrange qui pose la question de la propriété dans un récit en image qui tient aussi bien de la fable que du western. La première vache du titre, c’est celle qui permettra de fournir les matières premières de délicieuses pâtisseries -beignets et clafoutis – confectionnées par le héros et son acolyte, rencontré fortuitement lors d’une errance dans la forêt de l’Oregon. Un tel récit est l’occasion d’interroger le rapport de l’homme à la nature et aux êtres qu’y s’y meuvent ainsi que l’évolution d’un monde duquel la gratuité est devenue absente et la marginalité impossible. La réalisatrice, dans la lignée de Old Joy, préfère donner à voir une forme de vie dans son interrelation avec d’autres – qui se rencontrent ou s’opposent – en laissant place à la contingence et à ses chemins imprévisibles plutôt que faire le choix d’une narration resserrée en pratiquant ainsi une forme de cinéma en communication fraternelle avec le spectateur qui est invité à prendre place dans cette rencontre. Le film est également un hommage à Peter Hutton, l’un de ses plus chers amis cinéastes et ayant influencé sa propre œuvre.

Illusions perdues

SPLENDEURS ET MISERES DU CRITIQUE

Difficile d’adapter le chef d’œuvre d’Honoré de Balzac si l’on a pas une lecture fine du texte et une bonne connaissance de la comédie humaine balzacienne. C’est heureusement le cas de Xavier Giannoli, cinéaste discret mais avec une œuvre sensible et fine à l’évolution intéressante depuis son premier long-métrage en 2003 avec Les corps impatients.

La réussite de cette adaptation d’Illusions perdues tient également à un très bon casting et le choix de Benjamin Voisin dans le rôle de Lucien s’avère particulièrement pertinent à la relecture du passage du roman dressant le portrait du héros au cœur un peu trop tendre et à l’aspect un peu trop féminin révélant une sensibilité exacerbée bien mal accordée à la cruauté de l’esprit mondain (à l’instar de Julien Sorel dans Le rouge et le noir de Stendhal, Balzac dit de son héros qu’il ressemble à « une jeune fille déguisée » lors du premier portrait qu’il dresse de lui). Les seconds rôles sont également très bien campés ; Vincent Lacoste incarne à la perfection Etienne Lousteau tandis que Xavier Dolan joue avec subtilité son personnage de jeune écrivain -lui-même critique- oscillant entre le masque et l’authenticité : duplicité sans doute nécessaire dans le monde impitoyable de l’édition que régente Dauriat (Gérard Depardieu). Il se dégage du film une véritable effervescence en parfaite adéquation avec les descriptions balzaciennes si vivaces de cette société du début du 19ème siècle marquée par l’essor du journalisme culturel et plus précisément de la critique littéraire.

En insérant des citations pertinentes de l’œuvre, Xavier Giannoli s’attache à faire ressortir la subtilité de la figure de Lucien dans son récit initiatique à travers ce que l’on pourrait appeler un « défaut de ligne droite » (pour reprendre une expression de Flaubert à la fin de L’éducation sentimentale pour qualifier le trajet de Frédéric Moreau ; une autre figure littéraire dépossédée de ses illusions) jusqu’à la dernière scène de dénuement absolument emblématique et magistrale de ce trajet d’une jeune âme désenchantée par un monde sans doute trop rétif à l’âme romantique et à ses exaltations.

Les intranquilles

FOLIE PUBLIQUE

Plutôt que parler d’hyperactivité – terme contemporain et très à la mode-, Joachim Lafosse a préféré le terme « intranquille » et son préfixe privatif, dans le sillage du poète Fernando Pessoa, pour raconter l’histoire d’un père bipolaire.

C’est en effet bien de privation de tranquillité dont il est question et le pluriel s’explique par le fait que l’intranquillité de l’intranquille contamine inexorablement son entourage en le privant de constance. Damien, artiste peintre, ne peut en effet pas tenir en place même – et surtout – lorsqu’il est en vacances. Sa femme et son fils en font les frais par l’angoisse qu’il leur impose dans ses moments de crise. La thématique des troubles mentaux et de la névrose a toujours été précieuse à Joachim Lafosse qui déroule cette chronique familiale avec une empathie certaine et en montrant également la dimension aliénante de Leïla (femme de Damien) qui ne peut s’empêcher d’anticiper ses crises et par là de lui ôter sa liberté affective et créative y compris dans les moments où il va bien. On peut regretter le côté un peu répétitif du film mais il est sans doute essentiel pour montrer ce qui est à l’origine de l’érosion dans le couple ; une autre thématique chère au réalisateur déjà analysée notamment dans L’économie du couple. Avec Les intranquilles, Joachim Lafosse assure ainsi une continuité et une cohérence dans l’exploration psychologique des fragilités humaines en rappelant des œuvres intimistes déjà anciennes prenant pour objet une névrose telles que Folie Privée, A perdre la raison ou même ça rend heureux dont on pouvait parfois regretter d’avoir perdu la trace dans certaines de ses productions plus récentes.

J’ai aimé vivre là

OUTSIDE

Annie Ernaux – qui vient de fêter ses 71 ans- a la faculté de s’attacher aux lieux les plus banals et les moins dénués d’attraits pour en révéler les grâces cachées en s’attachant à la contingence des rencontres. Ainsi, en mettant en parallèle son écriture (notamment dans Le journal du dehors et La vie extérieure) en parallèle avec le témoignage d’habitants de Cergy, Régis Sauder lui rend grâce de ce talent de se fondre dans l’extériorité du monde et de « s’éclater vers » l’extériorité pour se l’approprier intimement d’après la vie contemplative et errante qui seule permet une véritable attention et présence aux choses et aux êtres. Le cinéaste revendique pleinement le côté politique de son film qui est un éloge de la diversité mais aussi – et peut-être de facto – de tout ce qui se situe en marge (out-side) et invite à décentrer le regard pour augmenter notre champ de vision.

Cergy a une particularité historique paradoxale puisque c’est une ville suburbaine qui n’est justement pas marquée par l’histoire; il s’agit d’une de ces extensions dans la banlieue ayant émergé récemment pour satisfaire aux besoins de l’habitation, ce qui la rend apparemment peu propice à la rêverie et à la création d’une nouvelle forme de poétique de l’espace singulière et éminemment humaniste. Car ce sont aussi sur les espaces vierges que peuvent s’écrire le désir et le rêve à partir l’invention du quotidien qui s’impose dans un tel espace, et c’est donc bien à travers ceux qui les habitent qu’une forme de poésie paradoxale émerge accompagnée d’une énergie certaine et l’idée que « faire l’histoire » est d’abord un acte qui se vit au présent, tout comme l’habitation.

Candyman

MIRRORS

Candyman réalisé par Nia Dacosta est une intéressante proposition de relecture du mythe urbain qui avait déjà été porté à l’écran par Clive Barker en 1992. Cette version se veut plus politique mais ne perd rien de la violence originelle du mythe. La manière de filmer la ville de New York est particulièrement réussie tant fiction et réalité se côtoient dans un univers montré comme impitoyable pour les personnes racisées. L’autre aspect social particulièrement pertinent du film réside dans sa manière de représenter le monde de l’art contemporain comme univers élitiste et excluant dans un mépris de classe décomplexé les artistes considérés comme des « losers » dont fait partie notre héros frappé par la malédiction qui conduira à la terrifiante métamorphose progressive et inéluctable qui est ici également donnée à voir comme une fatalité sociale. Nous avons donc à faire à un film d’horreur qui rappelle ceux de Jordan Peele (pas étonnant puisque nous lui devons l’écriture du scénario de ce nouveau Candyman) pour l’imbrication d’une satire sociale avec un conte horrifique réussi et stylisé.

Chers camarades

GOOD BYE, STALINE!

Dans un long-métrage en noir et blanc d’une splendeur intense, Andrei Konchalovsky s’attaque au régime communiste impitoyable des années 60 encore sous l’influence de Staline (mort en 1961) dans une histoire qui entremêle avec brio intime et politique. En effet, le régime staliniste est le paroxysme de l’hypocrisie avec ses chants faisant l’éloge de la camaraderie alors que les opposants sont tués sans aucun état d’âme. L’action prend corps dans l’URSS de 1962, Lioudmila est une femme forte et entièrement dévouée au parti communiste et à son dirigeant, Nikita Khrouchtchev,  mais lors d’une manifestation de l’opposition, sa fille Svetlana disparaît, elle va tout mettre en œuvre pour la retrouver. Sa recherche sera l’occasion pour elle d’ouvrir les yeux sur l’horreur du parti dans un trajet qui la forcera à remettre en question ses opinions politiques par la confrontation à un monde dévasté qu’impliquera cette recherche. L’horreur du récit contraste avec la beauté des images et une forme de poésie exprimant avec force une détresse voilée par une hypocrisie administrative dont la supercherie se dévoile au fur et à mesure que l’émotion retenue se libère.