Un fils

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LE FILS DE L’AUTRE

Un fils de Mehdi Barsaoui se présente comme un film catastrophe qui nous fait dire « comment la situation pourrait-elle être pire? » et pourtant de cette surenchère surgit bien une immense subtilité dans la manière de tourner et de dresser le portrait d’une famille littéralement déchirée suite à une attaque terroriste qui ne peut que faire face et consentir à l’inacceptable.

Le film échappe à l’analyse, trop brutal, trop physique. Néanmoins, il en reste le témoignage microcosmique d’une humanité en déliquescence et l’espérance qui – miraculeusement – ne la quitte jamais quoi qu’il arrive.

Tout comme La fille au bracelet, le film à l’intelligence de ne pas proposer de fin tranchée en renvoyant le spectateur à lui-même.

Vivarium

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HOME SWEET HOME

Vivarium de Lorcan Finnigan est une dystopie qui a malheureusement tendance à se réduire au simple exercice de style ou encore à la fable allégorique quelque peu trop démonstrative (l’enfermement auquel conduit le conformisme du mode de vie contemporain). Malheureusement, après un départ sur les chapeaux de roue et peut-être justement trop rapide (les personnages sont largués dans le vivarium sans réel préambule), le film tombe dans une répétition avec de multiples symboliques sur l’enfermement – la seule infime échappatoire arrive accidentellement et de manière éphémère par la musique à travers une chanson du groupe The Specials sur l’autoradio de la voiture impuissante à la fuite du couple échouée devant la maison aseptisée comme une relique d’une vie passée- qui peut se justifier par sa volonté de démontrer l’absurde mais réduit considérablement les possibilités interprétatives en privant le spectateur d’une réelle conclusion justifiant toute cette dimension allégorique par une chute assez convenue qui nous laisse sur notre faim. En somme, nous avons à faire à un film avec une esthétique intéressante par son inventivité (un monde factice où rien n’a de goût ni irrégularités) et sa dimension étrange et inquiétante (Unheimlich) mais qui déçoit néanmoins par son caractère inabouti.

La communion

Bartosz Bielenia (Daniel)

L’HABIT FAIT LE MOINE

La communion est un film polonais de Jan Komasa. Il met en scène un jeune délinquant – ayant commis un acte de violence entraînant la mort. Celui-ci est pourtant attiré par la religion catholique et la prêtrise dans lesquelles il voit une rédemption possible.

Il décide alors de fuguer du centre éducatif pour jeunes délinquants dans lequel il vit de dérober un col romain pour se faire passer pour prêtre dans une paroisse environnante où il est peu à peu accepté. La supercherie met du temps à être découverte à tel point que Daniel parvient à faire ses preuves en tant que prêtre auprès de la paroisse. Le film pose l’éternel question du péché,  du Pardon ainsi que de la difficulté de sortir de la violence lorsqu’on y est plongé malgré soi, mais aussi  – et peut-être de manière plus fondamentale car moins courante – de la possibilité pour quelqu’un de non conventionnel d’intégrer l’institution ecclésiastique.

C’est ainsi ni plus ni moins que l’invitation faite à l’église de mettre en application ses préceptes en étant dans l’accueil de ceux qui se tournent vers elle.

Lara Jenkins

LARA

UNE JOURNÉE DANS LA VIE D’UNE FEMME

Lara Jenkins de Jan-Ole Gerster reprend plus ou moins la structure du livre de Virginia Woolf, Mrs Dalloway, en voulant raconter l’histoire d’une femme – qui fête ce jour ses soixante ans et se rend au concert de son fils (incarné par Tom Schilling), devenu pianiste contre son opinion car elle a toujours trouvé qu’il était dépourvu de talent- en une journée avec de nombreuses analepses et introspections mais aussi par de nombreuses petites anecdotes quotidiennes qui font d’ailleurs tout le charme du film. Là encore, on pense parfois à La pianiste de Jelinek pour la dureté de la protagoniste, capable de sacrifier l’affection pour la musique et développant certaines névroses liées à ce rigorisme. On s’attache volontiers à cette femme et à son entourage même si l’ensemble demeure un peu monotone avec un rythme lent. Le film parvient cependant à toucher par son invitation à penser les notions d’échec et de réussite pour nous recentrer sur l’essentiel, grâce à la perspective d’une vie entière, et à travers des moments dont le réalisateur parvient à nous faire sentir toute l’émotion par son talent à filmer les personnages en focalisation interne et dans leurs complexités multiples et indicibles.

Dark waters

darkwaters

EN EAUX PROFONDES

Le nouveau film de Todd Haynes parvient à mêler une beauté esthétique et une sensibilité cinématographique et narrative sublime à une inquiétude sanitaire par un héros ordinaire (qui croise d’ailleurs la maléfique entité « Dupont » pour la seconde fois si l’on repense à Foxcatcher de Benett Miller où il le côtoyait sous les traits d’un coach sportif) peu à peu sensibilisé à un scandale qui commence avec une petit agriculteur de Virginie qui perd ses bêtes après qu’elles se soient désaltérés dans un ruisseau du coin. En effet, un agent chimique (provenant du projet Manhattan et récupéré par le groupe Teflon pour la consommation grand public) disséminerait par les matériaux de biens de consommation quotidiens des substances dangereuses, notamment de l’acide perfluorooctanoïque, extrêmement dangereux pour l’organisme. Le film joue aussi bien sur le plan juridique que sociologique avec une réflexion en arrière plan sur le dévouement pour une cause qui ne touche pas directement un individu et son milieu (peut-on agir – au nom de la justice – contre son intérêt?) en montrant comment un avocat urbain en vient à s’intéresser aux petites communes de l’Amérique profonde dans un décentrement périphérique que Todd Haynes parvient à filmer avec brio.

L’homme invisible

INVISIBLE

LE VISIBLE ET L’INVISIBLE

L’homme invisible de Whannell rappelle davantage L’emprise ou en VO The entity (le brillant film de Sydney Furie avec Barbara Hershey) pour sa violence que le film des années 30 de James Whale (du même titre). C’est une libre adaptation du roman de Wells avec Elisabeth Moss dans le rôle titre, actrice particulièrement attachante. Globalement le film marche bien car il se sert au maximum – et avec intelligence – des concepts de visible et d’invisible (et de leur limite parfois ténue) pour faire surgir l’effroi et la surprise. Il évite aussi l’éceuil de faire une énième fois porter le doute sur la santé mentale du personnage principal puisqu’en tant que spectateur nous sommes immergés dans la perspective de l’héroïne à tel point que nous ne doutons jamais de l’existence de l’entité invisible, ce qui rend d’autant plus difficile la réussite du film et lui confère son originalité. Elisabeth Moss n’a rien à envier à Barbara Hershey, comme cette dernière, elle nous captive du début et à la fin et suscite l’empathie par sa combativité entre fragilité et force.

Le tango de Satan

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L’EXODE

Lorsque l’on regarde un film de Béla Tarr, on ne peut s’empêcher de voir surgir de multiples références. Devant Le Tango de Satan (film en trois partie d’une durée totale de 7h30) on pense au cinéma de Tarkovski pour la dimension naturaliste et la sensibilité à l’atmosphère humide et fangeuse mais aussi aux écrits de Dostoïevski pour la finesse réflexive des personnages et aussi pour le séquençage du film en chapitres dont les intitulés sont empreints de poésie et d’une certaine conceptualité. En effet, le cinéma de Béla Tarr est à la fois poétique conceptuel car il repose sur des procédés cinématographiques et littéraires utilisés avec précision.

Ici c’est à la fois le perspectivisme et la mise en abyme qui sont utilisés puisque Le tango de Satan est un véritable de Tango qui s’efforce de tourner les points de vue, de les entrelacer et faire varier les rythmes. Ainsi, au cours d’un long exode, les rencontres se multiplient et les plus anodines deviennent souvent les plus symboliques (ici je pense particulièrement à la seconde partie avec la séquence du chat et de la fillette – à la fois belle et insoutenable- qui est inoubliable mais aussi à la troisième partie avec la ville traversée par les chevaux sauvages).  Il s’agit de l’oeuvre d’un cinéaste qui aime filmer le chemin plutôt que la destination et accepte de s’ancrer pleinement dans la temporalité requise par un tel exercice. C’est encore un pari que d’y faire entrer le spectateur qui ne peut être gagné que par une virtuosité qui subjugue à chaque plan.

Wet season

Wetseason

UNE PLUIE SANS FIN

Wet season de Anthony Chen est un film sur le déracinement culturel qui a lieu en Malaisie depuis les années 70 où l’anglais s’est peu à peu imposée comme langue nationale à tel point que les nouvelles générations ont du mal à communiquer avec les anciennes. Madame Lin est une jeune quadragénaire qui enseigne le Chinois dans un système où les élèves négligent de plus en plus l’apprentissage de cette langue et qui se débat dans sa vie personnelle pour avoir un enfant entre souci de fertilité et mari de plus en plus distant à son égard.

Pourtant, un de ses élève – un fan d’arts martiaux et de Jackie Chan- lui témoigne une certaine attention. Les cours de rattrapage collectifs se transforment bientôt en cours particuliers et une relation se noue entre l’élève et son enseignante jusqu’à la transgression.

Tout comme le précédent film d’Anthony Chen, Ilo Ilo (2013), le film séduit par son aspect poétique permis par une attention aux multiples détails  et à la faiblesse des personnages qui devient le motif de l’invention d’un nouveau langage dans ce pays divisé comme dans l’épisode biblique de la Tour de Babel. On peut également voir un éloge de l’accident et du contingent -avec le détachement que cela implique- dont survient finalement la résolution d’une situation manifestement impossible le tout sur fond de symbolique météorologique où la pluie semble être à la fois ce qui afflige et sauve les personnages par la purification qu’elle permet.

Deux

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L’AMOUR FOU

Deux de Filippo Meneghetti raconte un amour secret entre une femme d’origine Allemande et une française – Madeleine interprétée par Barbara Sukowa- mère de deux enfants et ce qui vient menacer la pérennité de cette histoire d’amour secrète alors que Madeleine a un accident cardio-vasculaire suite à une dispute conjugale (parce que sa compagne lui reproche de ne pas vivre leur histoire au grand jour et souffre de ne pas voir leurs projets de vie commune se réaliser).

Rongée par la culpabilité et l’inquiétude suite à l’accident de Madeleine, son amante veut être à ses côtés mais la famille de Madeleine ignore tout de leur histoire. Elle doit alors user de mille subterfuges pour se rendre chez son amante en convalescence et l’aider à sa manière.

Le film prend le parti de la passion envers et contre tout montrant l’enjeu de la relation dans sa dimension vitaliste (l’amour et ses pulsions passe avant tout remède médical), la moralité sans toujours prendre le parti de la protagoniste qui montre quelquefois des failles (lorsqu’elle ne tient pas sa promesse auprès de l’aide soignante par exemple). On peut reprocher au scénario de manquer parfois de vraisemblance mais il a le mérite de nous tenir en haleine en évitant résolument toute forme de manichéisme, y compris à l’égard des membres de la famille de Madeleine puisque la fille finit par laisser sa mère partir avec son amante, à l’insu des médecins de l’établissement où elle est hospitalisée.

Un soir en Toscane

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LIMITES

Jacek Borcuch réanime le débat entre art et politique et entre art et moral (brûlant d’actualité avec le retour de la censure) avec un film qui retrace une partie de la vie de la poétesse Maria Linde, une poétesse Juive Polonaise refusant un prix Nobel et osant un discours polémique pour accompagner ce refus. Celle-ci déclare voir une dimension artistique dans un attentat. Elle fait ainsi scandale le soir où elle refuse son prix Nobel par un discours jugé outrageant pour les victimes et anti-Européen. La force du film tient à son refus de prendre parti, en effet, il témoigne plutôt d’une volonté rigoureuse de s’interroger sur les limites de la liberté d’expression et celles de la bien-pensance en les renvoyant dos à dos.

Ainsi, le dernier plan dans laquelle la poétesse se retrouve captive d’une oeuvre d’art composée de barbelés et d’une cage à l’initiative d’une connaissance voulant lui donner une leçon, peut tout aussi bien exprimer son enfermement dans la morale populaire que ses propres limites à conquérir une liberté propre à l’intérieur de ces barreaux. Accepter les limites du monde et le degré de politiquement correct qu’elles exigent, peut-être est-ce le prix pour penser (secrètement) au-delà du bien et du mal?