Valley of love

valley-of-love LA CONVOCATION

Le nouveau film de Guillaume Nicloux est bien plus intime et risqué que son précédent qui était une adaptation tout à fait acceptable et inspiré de La religieuse de Diderot.

Dans Valley of love, il dirige deux titans du cinéma français : Isabelle Huppert et Gérard Depardieu, qui forment un couple séparé dont le fils s’est suicidé.

Dès lors, le décor tragique est planté, enfin pas tout à fait, car c’est dans la fameuse vallée de la mort que ce fils décédé donne un rendez-vous post-mortem à ses parents pour un séjour d’une semaine très contemplatif et particulier. Chaque jour et à des horaires précisées, ils doivent se rendre ensemble dans des lieux spécifiques et y demeurer pendant une durée également indiquée dans les lettres laissées par Michael, leur fils, qui leur a promis qu’il serait présent physiquement au moins dans l’un d’entre eux…

Le film est donc une réflexion en situation sur la croyance et plus précisément sur le « croire pour voir » qui relève donc d’une décision spirituelle – imposé par ce fils mystérieux dont on ne sait finalement pas grand chose, comme le soulignent ses parents d’abord sceptique.

La démarche de Nicloux est ici tellement singulière par son jeu subtil entre la réalité et l’imaginaire (jusqu’à confondre ses acteurs avec les personnages) qu’il est difficile de le rattacher à du connu, on pourrait évoquer Lynch et Tarkosvsky mais sans parvenir pour autant à évoquer la tonalité particulière de ce film, accentué par l’atmosphère caniculaire du désert californien d’où quelque chose peut manifestement surgir aux confins de la réalité. On a envie d’y croire avec le réalisateur en tout cas.

Walkabout

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LE CHIC DES CULTURES

Walkabout est un fillm étrange, un OVNI dans le désert pour tout dire, il faisait partie de la sélection officielle de Cannes en 1971 et est sorti sur nos écrans en 1972, il ressort aujourd’hui dans quelques salles et c’est pourquoi – à l’occasion de cette découverte – j’ai envie de vous en dire quelques mots.

Tout – tant dans la forme que dans le fond – repose sur une opposition, celle de l’homme dit civilisé, à l’aborigène : l’homme primitif. Et le travail de réalisation tend à montrer l’arbitraire d’un tel antagonisme en surperposant des plans qui montrent à quel point les pratiques sont similaires et à provoquer une rencontre entre deux individus occidentaux – britanniques – égarés malencontreusement dans le désert à la suite d’un mouvement de folie de leur père et un aborigène en pleine épreuve iniatique qui se présente sous forme de randonnée extrême où il faut survivre par ses propres moyens : le fameux « Walkabout ».

On sent un amusement non dissimulé de la part du réalisateur (Nicolas Roeg) à brouiller ainsi les limites entre les cultures et faire comme si elles n’existaient pas -au point que même la barrière de la langue apparaît dérisoire – dans ce qui devient une sorte d’utopie cependant jamais présentée comme telle où civilisation et vie sauvage se côtoient intimement et dans une absence de choc culturel aussi belle que troublante. Au final, on sort de ce film comme l’on sortirait d’un rêve tant il ose tout dans une rhapsodie qui a sa cohérence secrète et se déploie sans s’encombrer des limites du réel.

Trois souvenirs de ma jeunesse

troissouvenirsdemajeunesse LE POIDS DE L’AVENIR

Le nouveau film d’Arnaud Desplechin donne un nouvel éclairage sur son précédent film Comment je me suis disputé et connaît un succès mérité pour une mise en scène exceptionnelle et d’une subtilité littéraire exquise. Tout y est troublant et profond et léger et frivole à la fois. Paul Dedalus est en effet un personnage labyrinthique qui rappelle l’angelus novus de Paul Klee : tourné vers le passé mais les ailes prises dans la tempête du devenir. Adulte, il est toujours hanté par les souvenirs d’un amour de jeunesse envolé et, à l’occasion d’un contrôle d’identité à l’aéroport, il se souvient et raconte. C’est donc par le biais d’une temporalité mélangée que nous avons accès à l’existence intime de ce qu’il faut bien appeler un personnage complexe. Cette complexité tient justement au fait qu’il semble raconter sa vie plutôt que la vivre, tout se passe comme s’il avait le point de vue du narrateur dans sa façon d’agir toujours théâtrale et avec une certaine nostalgie paradoxale caractéristique de ceux qui vivent dans le passé pour vivre plus intensément le présent. « Je suis triste, je regarde ma jeunesse s’effondrer » dit Paul devant le poste de télévision montrant la chute du mur de Berlin, comme s’il était déjà dans l’avenir.

Ce mélange de la temporalité crée un trouble à l’écran puisque la tonalité foncière devient complexe en donnant  à voir ce décalage, faisant ainsi naître une nouvelle manière d’appréhender les évènements et les relations entre les personnages, c’est là où tient la réussite de Desplechin qui fait de chaque scène un prétexte au ressouvenir et y introduit cette confusion des trois dimensions du temps qui ont volé en éclat. Eclatement qui se ressent jusque dans la tessiture des voix et des corps des comédiens.qui se rencontrent et montrent parfois la limite ténue qu’il semble entretenir avec cet autre qu’ils incarnent. Il en ressort de l’ensemble le sentiment d’une fraîcheur exquise et d’instants authentiques accompagné de la puissance de la simplicité.

Blind

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LE VISIBLE ET L’INVISIBLE

Le thème de la cécité a souvent été abordé au cinéma puisqu’il constitue le défi d’un paradoxe : celui de parler de l’invisible par le visible. Eskil Vogt, réalisateur norvégien fait davantage avec Blind puisqu’il s’efforce de fondre la littérature avec le cinéma. c’est en effet essentiellement par le biais de l’imaginaire et de la fiction littéraire que la question de l’impuissance de la vision est abordé, comme si le réel ne suffisait plus dès lors que l’on y a plus accès par la vue. Pour Ingrid, ancienne enseignante, la seule solution de s’ancrer dans sa nouvelle existence dont la vision des « choses réelles » est exclue, devient logiquement la fiction, substitutive de cette vision perdue.

C’est la raison pour laquelle elle décide d’écrire un roman qui semble presque obéir aux critères littéraires de l’autofiction. Ainsi elle imagine une femme qu’elle nomme Elin et qui – comme elle – deviendrait aveugle de manière impromptue et aurait les mêmes déboires découlant de sa nouvelle situation et lui donnant le sentiment de perdre le contrôle de sa vie. Eskil Vogt brouille volontairement les pistes à tel point qu’on ne sait souvent plus si on est dans la réalité et la fiction et nous force à ne pas séparer les deux dans notre manière de regarder le film qui ne se manifeste que dans ce non-dualisme du réel et de sa représentation. Cela ne semble d’ailleurs pas accidentel mais être clairement son parti pris visant à nous donner accès à une multiplicité de point de vue.

Ainsi, le scénario abandonne finalement toute volonté de récit objectif au profit d’une narration intérieure contraignant le spectateur à s’ancrer dans un vécu davantage que dans le récit d’une existence. Ce vécu n’est pas seulement celui de la cécité mais aussi celui de la perte de repères d’un réel univoque et stable. C’est finalement l’expérience d’une différence qui est d’abord différence d’un point de vue adopté sur les choses que nous propose Eskil Vogt dans cette réalisation complexe, joueuse et audacieuse, qui manque cependant parfois de clarté mais parvient à proposer quelque chose de radicalement nouveau à la limite de l’art contemporain dans une sensualité décalée. En somme nous avons à faire à un film inattendu et captivant signé par l’un des co-scénaristes du très beau Oslo 31 aout.

Un jeune poète

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CIMETIERE MARIN

Pendant les vacances, Rémi, bien que majeur, ne travaille pas au Macdo ni ailleurs, d’ailleurs on ne saura rien de ses projets concrets ni de ce qu’il fait dans la vie active, ce qui permet de l’ancrer dans ce rôle « d’aspirant poète » et cette vie contemplative qu’il semble avoir adoptée pour ce faire. En effet, il traîne ses tongs dans la ville de Sète, particulièrement dans le cimetière marin immortalisé par Paul Valery et passe des heures devant la tombe de ce dernier qui devient son principal interlocuteur puisque ses poèmes rencontrent peu de succès avec les vivants même si certains d’entre eux s’émeuvent de son ambition et de la maladresse avec laquelle il tente de la mener à bien.

Il erre comme une âme en peine, tombe amoureux, se fait un ami mais demeure dans une solitude inexorable, celle du poète maudit. Ainsi toutes ses tentatives pour aller vers le monde apparaissent finalement décalées et vaines. Il revient au point de départ du jeune poète romantique : l’indécision et l’inadéquation au monde – exprimées ultimement devant la tombe de Valéry dans la dernière séquence du film. Rien de plus ne s’ouvre à lui qu’un horizon d’incertitude et c’est pourquoi c’est précisément dans cet horizon incertain qu’il doit s’engager.

« Le vent se lève! . . . il faut tenter de vivre!
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs!
Envolez-vous, pages tout éblouies!
Rompez, vagues! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs! »

Le cimetière marin, Paul Valery

A la fois humoristique et troublant par ses balbutiements et hésitations installant peu à peu une tonalité particulière, Un jeune poète précédé du court métrage La dame au chien (tous deux réalisés par Damien Manivel) s’avèrent être d’excellentes surprises.

Le labyrinthe du silence

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LA VERITE A TOUT PRIX

Le labyrinthe du silence est un film important, fort et subtil réalisé par Giulio Ricardelli. Il s’inspire de l’histoire d’un jeune procureur (Fritz Bauer) à la recherche de la vérité sur la Schoah dans une époque où où tout peuple allemand souhaite occulter un passé  lourd. Celui des camps de concentration et notamment d’ Auschwitz et des expériences qui y furent menées sur des sujets humains y compris des enfants entre autres atrocités.

La démarche de Ricardelli est intéressante aussi bien d’un point de vue historique qu’historial dans la mesure où parler de la Schoah est encore difficile aujourd’hui mais pas pour les mêmes raisons que celles exposées dans le film.En effet, beaucoup de gens pensent qu’il faut « passer à autre chose » parce que « ça ne finira jamais ». Le film a l’intelligence de montrer que ce qui a eu lieu dépasse de très loin une époque ou des faits identifiables dans le temps de l’histoire. Ainsi il y a ce bon morceau de phénoménologie populaire vers la fin alors que le protagoniste et un journaliste se rendent sur place pour dire le Kaddish pour deux fillettes juive :

Le journaliste : « que vois-tu? »

Le procureur : « Auschwitz »

Le journaliste : « Non, une prairie, des barbelés, des bâtiments… »

Ce retour aux choses-mêmes permet d’opérer l’époché (suspension) nécessaire permettant de prendre conscience de ce qui a eu lieu hors de cette thèse naturelle. C’est donc – paradoxalement – le retour à une naïveté qui permet de saisir la gravité et sa portée véritable puisque dépassant toute moralité des « devoirs de mémoire ». Avec cette méthode phénoménologique subtile, le réalisateur évite également toute intention « revancharde », ainsi le film s’achève sur un fondu au noir avant que le procès débute.

En définitive, une réalisation intelligente avec un beau sens de l’allégorie et une documentation historique solide permettent de considérer Le labyrinthe du silence comme l’un des meilleurs films existant sur la Schoah tant il rappelle souvent la finesse de l’analyse de Karl Jaspers et son idée de « responsabilité collective » développée dans La culpabilité allemande.

Cake

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SOUFFRIR DIT-ELLE

Rares sont les films qui sachent traiter de la douleur sans complaisance, d’autant moins quand celle-ci succède aux évènements les plus graves. Cake en fait partie dans la mesure où il parvient à la rendre intelligible au spectateur d’une manière quasi phénoménologique en s’efforçant de nous communiquer un vécu sans situer celui-ci dans un contexte déterminé. Jennifer Aniston est dans la peau d’une femme brisée, hors d’elle et déséspérée. Elle ne semble plus croire en rien sans que l’on sache d’emblée ce qui lui est arrivé. Ce choix de ne pas dévoiler l’évènement à l’origine de son état permet de montrer la souffrance sans imposer une empathie, sans lui donner immédiatement une signification et c’est suffisamment rare pour être souligné, d’autant plus que c’est une prise de risque car peu de personnes sont capables de tolérer de voir la douleur sans lui attribuer une origine. Pour regarder Cake, il faut accepter de ne pas savoir et s’ancrer dans le vécu psychique et physique douloureux de Claire sans juger ni s’appitoyer mais en regardant son épreuve intime plan après plan. Une démarche audacieuse qui mérite d’être saluée pour son honnêteté et son jusqu’au-boutisme.

Lost River

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LE MONDE PERDU

Lost River, réalisé par Ryan Gosling, est un film surprenant et inspiré auquel on ne saurait faire de reproche de pussillanimité et auquel, par conséquent, on parvient à pardonner les petites maladresses qui font aussi son attrait. Ce qui est brillant, c’est d’installer – l’air de rien- la fiction dans le réel et de construire la trame sur cette limite volontairement floue. L’esthétique tend ainsi à se confondre avec le propos.fantastique de cette dystopie qui ne manque pas d’idées.et nous rappelle certaines lectures d’enfance. Une violence sauvage perce à chaque scène, allégorique d’une menace contemporaine.de tyrannie et de destruction.

Ryan s’avère avoir un certain goût pour les flammes dans la nuit et la désolation. En tant que spectateur on ne peut nier que cela ait son charme même si l’on regrette parfois de ressentir quelques platitudes au spectacle de ces visions apocalyptiques trop parfaites. Heureusement, l’intention assumée d’une dystopie et un engagement dans ce qui ressemble à un conte sombre parvienne à nous les faire oublier et à s’ancrer dans ce récit hors du temps.

A la folie

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L’AMOUR FOU

A la folie est un documentaire de quatre heures qui nous enferme avec ses protagonistes d’un asile à ciel ouvert, situé dans une région pauvre de la chine. Les scènes sont répétitives et souvent très longues. Sans doute, l’immersion du spectateur ne pouvait-elle se faire qu’à ce prix. Car chacune nous fait un peu plus pénétrer dans cet univers particulier, au point qu’on se sent devenir peu à peu nous-mêmes un résident par l’intrusion intime à laquelle nous sommes conviés. Ainsi nous nous trouvons inévitablement en  empathie avec eux -à l’instar du réalisateur qui saisit son sujet d’une manière très minkowskienne par sa capacité à investir le récit dans un temps vécu et à relater des expériences tangibles-, on s’immerge dans les petits détails de leur vie quotidienne de ses frustrations à ses petites joies jusqu’à l’espérance libératrice lorsqu’elle parvient à s’exprimer dans cet univers. Par cette immersion, on comprend de manière intime leurs attentes et leurs douleurs au point, en effet, de presque les ressentir physiquement nous-mêmes tant la précision du cinéaste et son sens du détail nous permettent de cerner chacun des résidents. Wang Bing n’a pas que le sens du détail, il a également le sens de l’anecdote à tel point qu’il parvient à rendre profond de signification le moindre fait qu’il filme, délivrant l’extraordinaire caché sous l’anodin juste en s’y arrêtant. Par cet arrêt, quelque chose apparaît nous faisant voir ce sur quoi nous passons habituellement. En cela il y a quelque chose d’incroyablement poétique dans son documentaire puisque du quotidien surgit ce qui s’y oppose et tient à l’irréductibilité de la vie humaine à l’enfermement et ses règles. L’amour, la joie, la violence, l’attente, l’espoir, le refus. Il en reste une impression de transport surprenante et des plus inattendues dans un tel contexte.

Au final, on ressort avec une impression forte de ce voyage dans une société d’hommes différents ou exclus -de la vie active et de la société des gens soit-disant normaux-, rendu possible par un travail manifestement respectueux de la part du réalisateur qui donnent à voir et connaître ceux que l’on cache habituellement. Touchant et important.

The smell of us

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TRASHERS

« The smell of us » est un film potentiellement traumatisant, autant prévenir d’emblée les futurs spectateurs. Et ce même s’il est possible de le regarder avec une certaine distance (voire de rire de consternation malgré le malaise), il ne fait pas de cadeaux et montre sans complaisance ni pudeur l’auto-destruction d’un jeune skateur (Matt) en perte de repère et en proie à une déconnexion de tout sentiment.

Ainsi, ce dernier ne s’aperçoit même pas que son meilleur pote (un certain J-P dont on ne saura même pas si ce sont les initiales de Jean-Paul ou Jean-Phillipe…qu’importe) est fou amoureux de lui, se contentant de repousser ses marques d’affections et tentatives d’approches par des gestes blasés et des vannes, les reléguant à des broutilles indignes d’intérêt. Lui-même ressemble davantage à un joli pantin brisé ou désarticulé qu’à un être humain malgré sa beauté et sa jeunesse et ne ressent plus rien sexuellement, à force d’avoir été trop utilisé.
Même l’amour, donc, ne suffira pas à le sauver des griffes du Mal car même s’il n’est pas désigné comme tel, car l’amour n’existe plus. Il ne reste plus que le nihilisme se reflétant dans ses yeux azurs, sa bouche trop parfaite semble elle-même devenue un accessoire du désir qui ne peut par conséquent plus lui servir pour embrasser volontairement quelqu’un ; elle est devenue toute entière la propriété de ceux qui ont le pouvoir, c’est à dire l’argent. En effet, c’est bien quelque chose de l’ordre d’une déshumanisation et d’une dépossession de lui-même qui se referme sur lui au fil des clients chez qui il entre et qu’il ne respecte même pas, semblant avoir perdu tout sens de l’autre y compris dans ce qui constitue son unique mode de relationnel. C’est donc la figure d’un ange déchu qui nous est présentée et d’un être qui ne peut par conséquent plus habiter ce monde. L’un des derniers plans -quasi insoutenable- viendra apporter une sorte d’explication sordide à cela en nous présentant sa mère, encore plus débauchée que l’univers infernal qui est devenu le sien anéantissant tout espoir de rédemption.

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Au final, il reste un film qu’on a du mal à prendre pour « réaliste » ou même pour « réel » par l’aspect surréaliste de nombreuses séquences (où le décor semble d’ailleurs devenir celui d’une performance artistique) là où cela était encore possible avec « Wassup Rockers » qui racontait l’itinéraire d’une bande de jeunes skateurs latino en une journée -même si déjà l’ombre des prédateurs du troisième âge plânait sur eux comme une menace à l’horizon et qu’un des skateurs tombait sous une balle perdue – mais où l’innocence était finalement préservée par l’incompréhension des jeunes face à de telles propositions.
On peut en ce sens considérer « The smell of us » comme une suite apocalyptique où les prédateurs ont finalement triomphé de l’innocence de la jeunesse et sont parvenus à détruire leur monde avec ses valeurs sans les remplacer par d’autres mais uniquement par leurs errances.

Si l’on repense à « Kids », le premier film de Larry Clark, on a une trajectoire qui se dessine dans l’excès et la perversion gravitant autour de la jeunesse comme en étant à la fois le symptôme et la destruction, se trouvant finalement elle-même transcendées dans le processus artistique. Pour le dire autrement, dans l’univers clarkien, la grâce survient précisément dans la rupture inchoative avec l’intolérable.

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C’est là qu’opère la magie : malgré la ruine de l’innocence, il demeure une survivance d’un autrefois toujours présent, qui transperce dans cette atmosphère si particulière, celle d’un temps où l’amour et l’amitié existait sans que la société de consommation et ses dérives ne viennent les mettre en péril. Cette survivance, c’est elle qui donne sa coloration si particulière au film chaque fois qu’elle se manifeste presque à notre insu au son des roues des boards sur le bitume, des tricks effectués dans l’espace urbain où les corps d’adolescents junéviles retrouvent leur liberté entière loin du monde sclérosé des adultes, ou encore à travers des moments filmés par celui qui est manifestement le plus jeune de la bande -et apparemment le seul à ne pas se prostituer, faisant office du fantôme « forever young » du cinéaste- lorsque Marie entame à la guitare « Je préfère la nuit américaine » en haut du Trocadero, ou encore dans une note de ce parfum complexe que forme « the smell of us », cette tentative de vivre envers et contre tout au-delà de la vie – de ce que l’on met métaphysiquement sous ce terme- en y affrontant la mort psychique et en la rejouant encore et encore dans une forme d’invicibilité.

C’est cela que l’on pourrait appeler la mythologie de la jeunesse de Larry Clark et la raison pour laquelle il la sublime à travers toute son oeuvre -cinématographique et photographique. Car la jeunesse pour lui, est semble-t-il, hors du temps -sans quoi elle ne pourrait réaliser son essence qui réside précisément dans le fait de ne pas avoir de limites.