Synonymes

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RAGE

J’ai été totalement conquis par le nouveau film de Nadav Lapid qui met en scène un personnage d’origine Israélienne en exil (ou exode) à Paris suite à une crise identitaire profonde – passant par le refus catégorique de sa langue maternelle, l’hébreu- et condamné l’errance. Changer de langue et de manière de parler apparaît d’ailleurs également comme un moyen pour fuir. Il idéalise la France et tout ce qui s’y rattache comme une terre promise ; le pays qui lui permettrait de  fuir sa condition d’Israélien et son passé militaire. Il y a une dimension messianique chez ce protagoniste qui va jusqu’à imiter Moïse écartant de ses bras la mer rouge dans une scène où il fait passer des personnes attendant sous la pluie alors qu’il exerce la fonction de vigile. Il y a d’ailleurs une réhabilitation du messianisme face à une laïcité dogmatique incarnée par la prof de français chargée par la mairie d’intégrer ces aspirants français, étape que le personnage ressentira comme une nouvelle exclusion violente de la part des institutions étriquées.

A cet égard, j’ai aussi beaucoup aimé ce que le réalisateur a dit de son personnage dans une interview donnée à Transfuge : « Yoav est un SDF de la vie. Il ne peut être chez lui nulle part car il ne trouvera jamais un pays à la mesure de son idéal, sa quête d’absolu est trop intense. » En effet, la véritable blessure est intérieure -une rage originelle et la quête d’absolu qui l’accompagne. C’est pourquoi sa tentative d’intégration ne peut être qu’un échec cuisant intensifiant encore cette rage originelle, la même que celle d’Achille dans la Guerre de Troie, figure à laquelle le héros s’assimile. Le film exprime d’ailleurs cette rage intérieure – et sa complexité- avec une intensité et une précision révélant une grande maîtrise du cinéaste de l’autobiographie. Le personnage est interprété de manière extrêmement physique – y compris dans ses humiliations subies et ses mises à nu récurrentes, au sens littéral – et en ce sens la culture désirée ne cache que trop mal une sauvagerie. Celle qui pousse à rechercher l’absolu d’une origine précédant toute origine et ne peut conduire qu’à l’errance comme seul chemin. On ne sort pas du désert : « Le désert croît. Malheur à celui qui recèle les déserts ! » (Nietzsche).

Dans cette lignée d’un tragique lucide, le dernier plan est saisissant par son symbolisme brutal et en même temps d’une justesse parfaite. La fin d’une histoire d’amitié (et d’amour) triangulaire et les ruines d’un rêve d’exil. Il m’a rappelé ce constat tragique de Marguerite Duras : « Je n’ai jamais écrit, croyant le faire, je n’ai jamais aimé, croyant aimer, je n’ai jamais rien fait que d’attendre devant la porte fermée. »

Synonymes est un film autofictionel d’une puissance rare par sa dimension violente et lucide avec l’énergie particulière et paradoxale qui découle de ces deux termes. Seule l’expression de l’impossibilité à vivre permet ici de maintenir vivace le vitalisme sauvage et intense qui anime le personnage finissant par apparaître dans toute sa folie. Mais quand elle exprime une révolte profonde contre l’ordre du monde, la folie n’est-elle pas une forme de sagesse?

En ce sens, cette rage créatrice, – ou cette rage de l’expression pourrait-on dire, en empruntant cette expression à Ponge- est aussi ce qui sauve Yoav de toutes ses désillusions, même si elle le conduit à  flirter avec l’autodestruction au fur et à mesure que la terre promise se métamorphose en désolation.

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Ma vie avec John F. Donovan

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LES AMITIÉS PARTICULIÈRES

Au cours des rencontres importantes que j’ai faites ces dernières années, deux hommes ayant pour point commun d’être nés au tout début des années 70 – les années où internet n’existait pas encore et où la correspondance écrite pouvait encore signifier l’espace secret de quelques communautés inavouables et autres amitiés particulières-, ainsi que d’avoir beaucoup compté pour moi, m’ont confié tous les deux (alors même qu’ils ne se connaissaient pas) avoir longtemps écrit, durant leur enfance et adolescence, à un ami imaginaire. Pourquoi?  Par nécessité de se secourir eux-mêmes dans l’épreuve d’une solitude infantile abyssale qui les plaçait en-dehors ; celle dans laquelle les a plongé leur différence qui ne résume pas à l’homosexualité mais également à l’hypersensibilité et la destinée qu’elle implique . La solitude d’une telle destinée ressentie très jeune implique paradoxalement que sa trajectoire soit tissée de rencontres extraordinaires, peut-être parce qu’elles doivent nécessairement passer par l’absence qui leur est imposée.

Dans le nouveau film de Xavier Dolan, cette même nécessité de passer par l’écriture afin d’atteindre un alter-ego à la fois ami et amant, double de soi-même et altérité salvatrice par l’effet de miroir différencié qu’elle produit -la connaissance de soi revient souvent dans le long-métrage et sous des formulations déclinées, parfois empruntées à l’écrivain Gore Vidal- et autre, s’exprime mais suit le trajet inverse : elle part du fantasme sur un être fictif pour finalement l’incarner de plus en plus dans la réalité par le biais de la correspondance régulière. Correspondance fortuite entre un jeune adolescent britannique, Rupert Turner (superbement interprété par le jeune Jacob Tremblay), et une star de série américaine, le fameux John Donovan (Kit Harrington).

Comme dans Laurence Anyways, la narration de l’histoire prend la forme d’une interview constituée de souvenirs sauf qu’ici, la journaliste n’a d’abord aucune sympathie pour Rupert ; elle le prend un énième écrivain petit-bourgeois et ne s’intéresse guère à son histoire, se souciant uniquement de ne pas rater son avion. Elle lui confiera d’ailleurs ce désintérêt en lui confiant avoir le sentiment d’être sur une autre planète que lui jusqu’à ce que la rencontre ait lieu à travers la narration de ces histoires singulières qui se croisent par hasard faisant voler en éclat les théories sociologiques de la journaliste selon lesquelles une l’histoire d’une rencontre pourrait laisser insensible certaines catégories d’individus, comme si eux n’étaient pas concernés par la dimension universelle de la rencontre.

Une rencontre est en effet toujours au-delà de cette dimension et c’est ce qu’il y a de précieux dans ce film : la manière dont deux destinées peuvent se lier malgré la distance et la radicalité de la différence de vécu. C’est finalement la confession et son besoin qui relient ces deux âmes esseulées et leur permet de s’incarner avec leurs différences envers et contre le monde et ses prescriptions jusqu’à faire corps avec lui par le courage d’être soi qui seul peut en changer les valeurs et le rendre habitable.

 

Les étendues imaginaires

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EXTENSIONS

Film à la fois politique et intimiste aux faux airs de polar hautement métaphorique et empreint d’une forme de conceptualité, Les étendues imaginaires (réalisé par Siew Hua Yeo) est un OVNI cinématographique qui explore la manière polysémique dont s’incarne nos fantasmes dans le quotidien et modifie la réalité en investissant l’espace géographique qui dépasse toujours sa dimension matérielle en tant qu’il n’existe que pour autant qu’il puisse être conceptualisé par l’esprit. Singapour gagne chaque année plusieurs mètres sur l’océan en important des tonnes de sable des pays voisins – ainsi que de la main d’oeuvre bon marché ; les travailleurs qui réalisent ces extensions sont donc eux aussi « en extension » et même en quelque sorte « importés » des pays voisins. Ainsi, il est question aussi bien d’extensions au sens propre (celles du sable qui reforme le territoire singapourien) que celles de l’esprit qui ne peut se satisfaire d’une réalité unidimensionnelle lorsqu’il est question d’habiter un monde instable. Le film, bien que centré sur la dimension onirique, a l’intelligence de prendre corps paradoxalement dans une réalité très brute, ce qui produit un contraste aussi esthétisant que stimulant pour le spectateur. Cette réalité violente, c’est celle d’une communauté d’ouvriers très pauvres de Singapour – un territoire qui se trouve justement être en pleine extension.

Alors qu’il n’a pour refuge qu’un lit (qui plus est, infesté de punaises) dans un dortoir,  Wang -depuis un accident du travail qui a le mérite de lui donner davantage de temps- se réfugie chaque nuit dans un cybercafé où il bavarde avec un ami virtuel à travers des parties de jeux vidéos. Cette « extension » à la fois de sa temporalité et de sa psyché est rendue possible par l’insomnie comme phénomène de confusion entre le rêve et le réel, ce phénomène d’insomnie touche d’ailleurs deux autres personnages centraux : Mindy, la tenancière du cybercafé et l’inspecteur de police qui enquête sur la disparition d’un autre ouvrier du chantier. C’est paradoxalement l’insomnie qui permet à Wang de continuer à espérer dans ce quotidien étouffant et de vivre au-delà de ce à quoi semble le condamner les conditions matérielles de son existence. Bref ; de réaliser l’extension ou l’étendue sur laquelle il peut encore habiter un monde précaire. Rien de moins qu’un espace où une rencontre avec l’autre est encore possible : que ce soit avec son collègue pakistanais Ajit ou avec Mindy, la tenancière du cybercafé. Même si dans les deux cas, ces rencontres se font sur le mode de l’éphémère puisque tous les personnages sont menacés par la disparition ; ils peuvent ensemble trouver refuge pour quelques instants. Le concept d’étendu peut alors se résumer à « ce qui donne un sursis » avant cette disparition annoncée.

Ce long-métrage est une réelle réussite dans la manière qu’il a d’articuler l’imaginaire au quotidien en montrant que ni l’un ni l’autre ne peuvent être appréhendés séparément.

We the animals

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SAUVAGE

Réalisé par Jeremiah Zagar, We the animals, est un récit initiatique à la fois familial et individuel adapté du roman de Justin Torres. Au fur et à mesure de la narration, il se focalise plus particulière sur Jonah, le cadet d’une fratrie composée de trois garçons qui entretiennent une relation fusionnelle, entre tendresse et violence, alors que le mariage entre leur père et leur mère bat de l’aile et qu’ils se retrouvent livrés à eux-mêmes. On sent chez chacun d’eux une certaine primitivité mais également une grande finesse, notamment chez Jonah qui se livre à des activités de dessin et d’écriture pendant que ses frères dorment. Cet enfant qui vit en partie dans le secret, se développe donc de manière particulière par rapport à ses frères qui eux sont davantage dans l’action. Leur mère note d’ailleurs cette différence lorsqu’elle demande à Jonah de « rester son bébé ». Injonction terrible de par son égoïsme et de laquelle découle une certaine sauvagerie par cette privation de liberté – et d’expression du désir sauvage qui anime Jonah –  qu’elle implique.

Une grande partie du récit se concentre donc sur son émancipation nécessaire, liée à sa différence, qui est décrite de manière très symbolique et pudique. A cet égard, le film est un appel à vivre d’après ses désirs les plus essentiels et à la créativité qui passe justement par une forme de sauvagerie comme maintien de cette liberté vitale. Ainsi, le jeune protagoniste semble nous dire que la vie n’est possible qu’en acceptant les ruptures qu’elle impose.

Les moissonneurs

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LA RELÈVE

Les moissonneurs – dont le titre évoque un tableau d’Auguste Renoir- est un film beau et complexe réalisé par Etienne Kalos (son premier film d’ailleurs, et on ne peut que s’incliner devant une telle première!). On assiste à la vie d’une communauté d’Afrikaners à Free State (Afrique du Sud), un jeune homme de treize ans est recueilli par une de ces quelques familles de la communauté. Il va alors s’opposer au fils de la famille (lui-même adopté) et à sa vertu en lui opposant sa débauche et son activité de prostitution (qu’il revendique fièrement comme étant la vraie vie). Janno, garçon obéissant, discret et secret, essaie pour sa part de lutter contre ses penchants homosexuels -suggérés de manière très fine par le réalisateur dans une scène inoubliable qui rend compte par un procédé simple (un simple interrupteur) du processus de construction du désir et du fantasme pour un de ses amis -en obéissant du mieux qu’il peut aux impératifs familiaux prescrits par un rigorisme religieux, suggérés de manière très fine par le réalisateur dans une scène inoubliable qui rend compte du processus de construction du fantasme et du désir qui l’accompagne. Tout dans ce film est d’ailleurs à l’image de cette scène ; d’une grande profondeur symbolique.

Ainsi, le personnage de Pieter est une figure du dehors ; il vient dire à cette communauté qu’ils sont tous « lobotomisés » et ne se soumet pas à leurs valeurs et ses commandements tout en finissant pourtant par prendre la place de Janno, trop honnête et trop travailleur : c’est donc à un retournement des valeurs dans ce qu’il a d’injuste et de révoltant auquel qu’on assiste. En ce sens la fin est tragique et en même temps stimulante pour la vérité qu’elle dévoile : seul celui qui vient d’ailleurs, du « monde réel », comme le martèlera à plusieurs reprises Pieter peut devenir prophète dans un univers qui ne lui ressemble en rien et auquel il refuse de s’assimiler. Seul le profane  impitoyable, et affirmant la vie contre les arrières-mondes qu’il assimile au fait d’être mort ; -« moi au moins je suis vivant » assène-t-il à Janno- peut véritablement investir un domaine dont il comprend au fond le fonctionnement idéologique parce qu’il s’en différencie radicalement. A cet égard, le personnage de Pieter, par son sensualisme et sa manière de s’affirmer contre la morale de cette communauté religieuse et sa prétendue charité, est d’ailleurs extrêmement nietzschéen à un point troublant et recelant en plus la même ambivalence entre sauvagerie prenant parfois des allures abject et générosité extrême dans la mesure où il semble bien vouloir libérer Janno de l’emprise d’un mode de vie fondé sur l’interdit et la prescription qu’on lui impose. Mais Janno s’avère incapable d’une telle libération, pris en tension entre sa piété et ses désirs, et c’est pourquoi il est voué à la perte.

Ainsi le film met en avant les désillusions de Janno confronté à une injustice originelle que la vie impose aux êtres qui font naturellement partie des faibles (malgré les prières répétés et obsessionnelles de sa mère – elle-même étant stérile- pour qu’il ait une semence forte et une descendance prospère). C’est pourquoi sa déférence sincère et candide finit inexorablement par apparaître comme une faiblesse qui le conduit à l’exclusion du monde et le condamne à la solitude et à l’errance – à l’image de Tonio Kröger, il est celui qui est le plus sensible, le plus aimant, par conséquent, il doit souffrir. C’est ainsi la brillante et cruelle mise en scène d’un remplacement que nous offre le réalisateur avec un ressort tragique qui rappelle Faute d’amour de Zviaguintsev et rappelle la dangerosité de l’oubli de l’individu et de ses aspirations lorsque les préoccupations sociales ou religieuses viennent étouffer l’humanité et ce qui la fonde : la sensibilité et la particularité de chaque vie.

La chute de l’empire américain

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L’IVRESSE DE L’ARGENT

La chute de l’empire américain vient clore une trilogie de Denys Arcand (je n’ai pas vu les deux précédents films de cette trilogie qui sont Les invasions barbares et Le déclin de l’empire américain et je le regrette amèrement et vais y pallier au plus vite pour mon plus grand bonheur).

Le film s’ouvre dans une cafétéria américaine typique. Un homme encore relativement jeune type intello et vieil étudiant fait le bilan de sa vie et de la vie en général à une de ses amies et s’efforce de dresser le « bilan de l’intelligence » (clin d’œil à Paul Valéry, il ne cessera d’ailleurs de citer des références philosophiques tout au long du film) . Ce dernier est le suivant : les gens les plus intelligents sont les moins intégrés et relégués à l’invisibilité et à la pauvreté. Le film rend d’ailleurs hommage à ceux qu’on ne voit jamais. Seuls les gens stupides parviennent à monter en grade car ils croient à leur connerie, comme le montre Pierre-Paul par une brillante démonstration : avec l’exemple du vendeur d’aspirateur qui croie réellement que l’aspirateur fera le bonheur du client là où un homme désabusé, un « homme sans qualité » comme il le dit (clin d’œil à Musil) ne saurait mentir si aisément et ne parviendrait pas à refourguer d’aspirateur et à monter en grade comme le vendeur idiot. La boucle est bouclée : les intelligents sont les exclus du système, précarisés et marginalisés, parce qu’ils ne s’intéressent pas aux éléments du pouvoir dont le plus crucial d’entre eux est l’argent.

L’objet et le sujet du film. Sauf que le jour où notre anti-héros philosophe livreur et bénévole à l’association « Le parcours » se retrouve face à une scène de hold-up qui tourne mal et que l’énorme butin se retrouve en sa possession, ses valeurs se trouvent interrogées : ne dit-on pas que l’occasion fait le larron?

Ainsi, Denys Arcand interroge avec un humour corrosif la nature humaine et sa plasticité selon les jeux de pouvoir qui l’affecte et qui peine à maintenir son orientation vers le bien en tant qu’elle est fondée sur le principe de plaisir. A cet égard, les arrêts réguliers de la caméra sur les exclus invisibles et sans possession sont comme un rappel constant des effets de cette lutte pour le pouvoir qui se fait au prix de ces sacrifices humains.

Grâce à Dieu

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RÉDEMPTION

Grâce à Dieu est un film au cœur de l’actualité puisqu’un procès aura lieu le 7 Mars prochain et en même temps intemporel en tant qu’il parle de la nécessité de dévoiler la vérité comme étape de résilience essentielle, ici c’est donc cet effort de dévoiler l’origine du traumatisme singulier et secret en le faisant passer dans le domaine public qui est montré à l’écran dans un processus patient. Le film décrit le trajet de différentes personnes et relate la mise en place d’une procédure contre le père Preynat s’étant déroulée entre début 2014 et fin 2016. Il s’ouvre sur Alexandre (Melvil Poupaud), père de cinq enfants habitant à Lyon et resté pratiquant, il veut rencontrer celui qui l’a abusé mais cette rencontre s’avère décevante. Le prêtre ne parvient pas à demande pardon et ne semble pas prendre mesure de la gravité de ses actes. Mais le pardon peut-il de toute façon avoir lieu? Sans répondre aux multiples questions complexes que le film pose (le dilemme du silence et de la parole, du pardon et de la réparation), il parvient néanmoins à en montrer les apories avec une finesse certaine.

Tous les personnages du film souffrent de la trace de manière diverse mais aucun n’est épargné par le traumatisme infantile subi lors d’un camp d’été chez les scouts durant lequel les enfants furent les proies des pulsions du père Preynat. C’est donc dans cette difficulté d’unir le vécu particulier à une démarche collective qui est aussi exposé au spectateur. Cette communauté se constitue peu à peu au fil de ce qui s’apparente à une enquête pour se retrouver autour de ce vécu à la fois même et autre. La résilience apparaît donc comme un phénomène collectif puisque la douleur s’apaise et l’espoir d’une reconstruction naît dès que la communauté commence à se former autour d’une association « la parole libérée ». La reconstruction est d’ailleurs présentée comme impossible sans la « réparation » par une justice reconnaissant les dommages finies que l’on peut interpréter comme une limite au Pardon qui ne peut se satisfaire du silence et de l’oubli.

L’interprétation de Swann Arlaud est éblouissante de maîtrise et Denis Ménochet et Melvil Poupaud sont aussi très justes. Telle une mise en abyme, la sortie de ce film avant le procès semble aussi être une manière de manifester le droit de briser le silence. A cet égard, j’ai apprécié que l’accent soit mis sur la culpabilisation de la parole des victimes, y compris de la part de leurs propres familles. On pourrait accuser François Ozon d’être trop manichéen et de diaboliser le père Preynat si son long-métrage n’était pas porté par un souffle appelant à la libération.

Tout ce qu’il me reste de la révolution

tout ce qu'il me reste de la révolutionFAIRE L’HISTOIRE

« L’idée de révolution est une idée qui maintient en vie. »

Pierre Guyotat, Humain par hasard (Editions Gallimard, 2016)

Ce qu’il me reste de la révolution de et avec Judith Davis est un film qui articule histoire singulière et histoire politique dans une impossibilité radicale de dissociation puisque l’histoire politique s’avère ici être aussi l’histoire familiale. La mère de Angèle était une militante convaincue qui a un jour décidé de rompre avec sa famille – du moins c’est la version qui lui a été rapportée. Elle s’est construite avec l’idée que la politique passe avant tout et est une jeune adulte révoltée par sa volonté de radicalité qui apparaît presque caricaturale au début du film. Le personnage révèle pourtant une finesse croissante au fur et à mesure que se dévoile son histoire par la contrainte à se retourner sur le passé. On s’émeut des émotions inexprimables qui passent sur son visage lors du séjour de retrouvailles avec sa mère et qu’on comprend que la radicalité n’était que la façade pour  survivre. Après cet événement, Angèle refonde une radicalité enrichie de cette découverte, à travers son histoire, de la diversité des formes d’engagement possibles. Un film d’une sincérité rafraîchissante par les possibilités qu’il laisse entrevoir.

Renoncer à la révolution étant encore une forme de révolution existentielle.

Long way home

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UN LONG VOYAGE VERS LA DOUCEUR

Le film de Jordana Spiro explore la particularité du trajet d’Angel, adolescente qui sort de prison alors qu’elle est enfin majeure et portant un parcours familial et personnel plus que tumultueux. Elle retrouve sa petite soeur Abigail (surnommé Abby) qui attend beaucoup d’elle du fait de sa souffrance de la mort de sa mère et de l’absence de son père (criminel reclus dans une maison en Floride). La réalisatrice s’attarde sur de longs voyages en bus comme une métaphore de l’espoir dans cette fuite désespérée. J’ai été sensible à sa propension à filmer les détails de la relation qui se renoue entre les deux sœurs et l’oscillation entre la violence et la douceur afin que l’attention portée à la manière dont des êtres blessés viennent s’inscrire dans le réel alors que tout semble les en exclure.

A cet égard, la séquence sur la place où les deux sœurs partagent un moment de joie et une complicité intense dans la baignade improvisée est bouleversante. Il y a une forme de grâce dans la volonté de panser les blessures et construire un avenir sur les cendres.

Dans la terrible jungle

Ophelie

HIGH LIFE

Dans la terrible jungle de Caroline Capelle et Ombline Ley nous immerge dans le quotidien de jeunes handicapés vivant dans un centre à effectif réduit dans une ambiance plus familiale que thérapeutique mais qui allie pourtant avec brio ces deux dimensions. On s’attache à chacune des singularités qui composent cette « famille » particulière. L’accent est mis sur le potentiel créatif de ces jeunes. Ainsi on assiste à la création d’un film dans le film, à une reprise actualisée d’une chanson des années 70 de Sabine Paturel ; « les bêtises » et à une interprétation magistrale de « la femme chocolat » D’Olivia Ruiz par Ophélie Lefebvre (photo), une des jeunes du centre qui révèle une vitalité insoupçonnée.

De cette communauté fourmillant de désirs et d’idées, l’espoir d’une vie pleine vécue à sa mesure émerge et se communique généreusement au spectateur.

danslaterriblejungle