The Danish Girl

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EN DANSK KVINDE

The danish girl relate l’histoire de la première femme transsexuelle à avoir subi une chirurgie de réassignation qui lui fût fatale mais qui était pourtant la seule solution pour qu’elle vive. C’est le paradoxe de cette scission entre la vie de l’esprit et la vie organique que Tom Hopper parvient à retranscrire avec une pudeur et une empathie remarquable dans ce bouleversant portrait de Lili Elbe (née Einar Elbe) qu’il dresse en lui prêtant les traits de l’acteur britannique, au physique androgyne, Eddie Redmayne. Ce dernier s’avère d’ailleurs extrêmement troublant dans ce rôle difficile, mais qu’il incarne pourtant à la perfection, celui d’une femme née dans le corps d’un homme qu’on peine cependant à percevoir comme un homme par son ambiguïté précédant la transformation. Ainsi, nous la voyons évoluer vers le seul destin possible pour elle avec sa fragilité et sa détermination. Sa volonté de faire s’incarner dans le réel son identité féminine fragile et la peur de la voir se briser en un éclat par une tombée du mauvais masque de la part d’un tiers qui a le pouvoir de tuer métaphoriquement Lili par un mot.

Ainsi, c’est au risque d’être brisée à chaque instant que cette femme s’avance et entre en scène avec retenue mais un bonheur intense dans cette fragilité. D’abord chez elle, à Copenhague, dans l’intimité, puis en public, à l’occasion d’un vernissage, puis et enfin dans le reste du monde avec ses crises de douleur et d’angoisse et avec tous les obstacles et abjections qui se dressent sur sa route. Sans doute sait-elle au fond d’elle qu’elle le sera nécessairement mais elle trouve son salut en s’ancrant dans les petits détails du quotidien qui fait son charme et réalise ainsi son essence de femme en prenant soin de ce qui est précieux à ses yeux et en focalisant son attention sur ce qui compte pour elle dans son désir de reconnaissance qu’elle place au-dessus de tout – même de la vie organique. Sa transition est aussi, en ce sens, celle qui fait passer de la vie biologique à la vie de l’esprit. Ainsi c’est avec cette conscience parfaitement hégélienne telle qu’elle est exprimée dans La phénoménologie de l’esprit. Celle qui est consciente que « la vie de l’esprit n’est pas celle qui recule d’horreur devant la mort et se préserve de la destruction, mais la vie qui porte, et se maintient dans la mort même, qui est la vie de l’esprit. L’esprit conquiert sa vérité qu’à condition de se trouver dans le déchirement le plus absolu. » que Lili s’avance dans cette voie en affrontant ses difficultés extrêmes et l’irréconciliable et avec une foi manifestement invincible.

En effet, ce déchirement le plus absolu, Lili le vit tragiquement et jusqu’aux situations-limites de l’existence – entre joie, angoisse et désespoir – en l’affrontant jusqu’à sa mort organique, juste après avoir trouvé la rédemption par une renaissance.

Aujourd’hui il ne reste plus d’elle que les tableaux que faisait son ex-épouse, une peintre du nom de Giedra Gottlieb. The danish girl est ainsi un superbe hommage à la mémoire de Lili, et de ce fait, un film d’une extrême lucidité et à la fois beau et important.

Au-delà des montagnes

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Daole découvre la chanson cantonaise de Sally Yeh aux côtés de sa mère, Tao, alors que cette dernière le ramène chez son père en Australie après les obsèques de son propre père.

DES RACINES ET DES AILES

L’histoire commence en Chine, dans une petite ville de la province, tout à  la fin des années 90, comme un conte traditionnel en triangle isocèle : au sommet de celui-ci, une femme belle et jeune (Tao) et sur chacun des côtés, deux jeunes hommes, un riche (Jingseng) et un pauvre (Liangzi), qui lui font assidûment la cour. Dans son indécision, on sent de quel côté est tourné son cœur mais elle décide pourtant de résister au romantisme de son prince aux poches vides pour faire le choix de la sécurité avec le chevalier aux écus à l’armure rutilante symbolisant l’industrialisation de la Chine en plein essor à cette époque.

La belle voiture rouge de Jingseng séduit finalement la jeune femme chinoise, « de la technologie allemande » dit-elle en riant, tandis que Liangzi lui fait remarquer « mais tu as un corps chinois ».

Cette interaction initiale synthétise finalement tout le fond du propos (heideggerien à certains égards) sur le déracinement de l’origine provoqué par la technique. A de nombreuses reprises, la technique viendra en effet faire obstacle aux sentiments, se mettre en travers comme un filtre occultant.

Il faut cependant bien insister sur le fait que le déracinement doit être pris ici d’abord dans son sens affectif plutôt que politique (sans toutefois supprimer l’analyse de ce dernier) : l’oubli des valeurs fondamentales et de l’origine dans la conquête de l’argent et du rêve américain pour ce chinois arrogant -fasciné par le rêve américain et le pouvoir- qui change son nom pour celui de « Peter » et fait ainsi son propre malheur (il est incapable de parler correctement anglais et en revient à ses racines – l’inverse de son fils prénommé « Daole » (Dollar) qui ne sait même pas parler le chinois qui est pourtant sa langue maternelle) la barrière linguistique entre le père et le fils est montrée de manière tout à fait  percutante dans un retournement tragique mais finalement attendu puisque résultant d’un mode de vie inauthentique. Là encore, l’ordinateur devient le médiateur inévitable entre eux.  Ainsi il dira à son père : « Ton vrai fils c’est Google Translation ».

Jusqu’au bout, le tragique est assumé sans pathos. Car dans cette histoire empreinte d’inquiétude, il n’y aura pas de réconciliation factice, sinon dans la séparation elle-même, c’est-à-dire en acceptant l’irréconciliable.

Tao le dit d’ailleurs elle-même avec lucidité : « tôt ou tard, il faut se séparer ».

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Car les êtres demeurent fondamentalement seuls face à leur destinée résultant de décisions irrévocables. Ainsi le film ne se clôt pas sur l’image finalement un peu convenue de la mère retrouvant son fils mais sur la solitude de Tao , cette mère chinoise,  restée seule au pays, se mettant à danser dans la neige lors d’une promenade avec le vieux labrador – témoin du temps qui a passé – offert quinze ans plus tôt par Jingseng, en ravivant la chorégraphie d’une vieux tube entêtant de la fin des « nineties » (la chanson Go West des Pet Shop Boys qui revient à trois reprises) pendant que le fils fuit loin de son père dans une idylle avec sa prof, une femme beaucoup plus âgée que lui – échappant ainsi à l’aliénation dans un amour vécu hors des normes et qui l’initie à la liberté en lui donnant les clés de son émancipation.

En effet, cette femme amante improbable s’avère être bien plus qu’une figure venant se substituer à la mère absente qui demeure une interprétation un peu trop facile et sommaire. Elle apparaît finalement davantage comme une médiatrice entre le déracinement et la reconstruction, elle incarne finalement le précieux fil d’Ariane qui se tisse miraculeusement entre les vies disloquées du père, du fils et de la mère à travers deux décennies et demi (1999-2024).

Ainsi, elle apprend à Daole que : « la part la plus difficile de l’amour c’est l’inquiétude. Peut-être que c’est la douleur qui fait sentir que l’on aime. »

Le propos de Zhang-ke, entrelaçé entre le politique et l’intime, demeure ainsi fondamentalement ambivalent et sans doute sa subtilité était-elle à ce prix : si la technique et l’avidité du pouvoir et de l’argent déracinent, elles donnent paradoxalement lieu à des élans de révolte pour retrouver l’origine perdue au-delà des montagnes et de la séparation des êtres. Cette reconquête n’est apparemment possible que dans l’art, dans l’amour et globalement dans tout ce qui échappe à l’industrialisation et l’arraisonnement qui en découle. Ainsi, nous retrouvons l’illustration du (trop) fameux vers de Hölderlin, si cher à Heidegger : « Là où croit le péril, croît aussi ce qui sauve. »

Le salut croît dans des lieux fictionnels inattendus comme une mélodie ou un poème – qui échappent à l’empire de la technique – où la déréliction peut devenir synonyme de salut par le potentiel d’inversion de la fatalité en destinée qu’ils contiennent en puissance.

Back home

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STILL ALIVE

Comme Oslo 31 aout, le précédent long-métrage de Joachim Trier qui montrait en une journée le trajet d’un jeune homme faisant face à une dépression aiguë, celui-ci, également co-signé avec Eskil Vogt s’avère être d’une égale puissance existentielle.

La thématique du deuil y est subtilement traitée et dans une poésie parfois exacerbée là où elle était plus retenue dans Oslo. Toutefois, on y retrouve bien le récit terrestre d’une blessure intérieur ainsi que le déchirement entre la vie et ses extrêmes limites. Et c’est finalement l’ancrage dans le quotidien qui sauve du décours inévitable engendré par la perte de la mère (quasiment au même moment est d’ailleurs sorti le dernier film de Nanni Moretti, Mia madre, un drame également superbe dans un autre registre) : ici tous les personnages sont finalement très ancrés dans la matière du monde malgré tout et comme en témoigne le beau texte écrit par Conrad, le plus jeune fils d’Isabelle (incarnée par Isabelle Huppert dont elle partage le prénom), photographe géo-politique décédée.

Cette réconciliation ayant lieu dans le présent des choses matérielles est aussi ce qui donne au film sa beauté singulière par la transcendance inversée dont elle procède qui consiste finalement à revenir vers le monde grâce aux actions de Conrad qui apparaît d’abord, du point de vue externe comme détaché du monde (écrire est donc sa manière à lui d’être « back home » ; le leitmotiv du film décliné en multiples variations métaphoriques).

Ainsi, s’il apparaît d’abord comme un garçon sans sensibilité, enfermé dans ses jeux vidéos, son intelligence extrême va se révéler par ce texte surprenant permettant de nous immerger dans son intimité. Cet écrit est inspiré par une réflexion sur les détails de sa vie qui finalement en disent plus à eux seuls que les tentatives d’expressions maladroites du drame. Sortie de soi catalysée par la présence du grand frère qui révèle Conrad sous son jour véritable, médiateur du renversement de perspective par l’expression poétique de l’être-au-monde venant contourner l’impossibilité de dire la souffrance du traumatisme.

Au final, Back home est donc bien un éloge de la vie mais qui ne souffre pas de la contrainte de la bien-pensance ni du dictat du bonheur et qui laisse chacun être ce qu’il est sans jamais tomber dans le jugement. Tout est dit de manière subtile et poétique, dans une parfaite adéquation avec l’intimité des personnages et leur être-au-monde.

Norte, la fin de l’histoire

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DE TE FABULA NARRATUR

Lav Diaz, connu pour être le « père idéologique du nouveau cinéaste philippin » et également pour la durée hypertrophique de ses productions (celui-ci dure plus de quatre heures), nous immerge ici avec beaucoup de réalisme et de manière très talentueuse ( photographie et plans d’une esthétique superbe) dans le quotidien de différentes castes de personnes : un groupe de jeunes trentenaire intellectuels et une famille simple qui peine à joindre les deux bouts.

Là où ils vivent, il y a une femme, prêteuse sur gage avide et intransigeante qui tient à sa botte les habitants. La famille pauvre est contrainte de tout lui sacrifier, y compris ce qu’elle a de précieux sentimentalement (sa bague de mariage). Un soir, Fabian, l’un des hommes du groupe d’intellectuel – un solitaire à tendance anarchiste – assiste à une scène entre la femme de la famille pauvre et la mégère qui lui claque la porte au nez et refuse de l’aider alors qu’elle n’a plus de quoi nourrir ses enfants.
Il décide alors de commettre un crime vengeur contre la prêteuse sur gage et la fille de cette dernière sauf que c’est Joaquin, le mari de la femme éconduite par la prêteuse sur gage, qui va être accusé de son meurtre et se retrouver en prison à la place de Fabian.

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A partir de là, le film rappelle parfois A la folie, ce beau documentaire de Wang Bing sorti à la fin de l’hiver dernier, en tant qu’il nous plonge dans le quotidien des prisonniers jusque dans les plus petits détails et instaure une temporalité qui permet cette immersion.
En parallèle on continue à suivre la vie de la famille pauvre dans son quotidien,on assiste sans pathos à la douleur des enfants et de la femme privés de leur père mais qui garde la foi tandis que ce dernier refuse de céder à la violence de la prison et à la colère contre l’injustice qu’il subit en restant toujours droit et vertueux, et bon y compris envers un homme qui le brutalise injustement. A l’inverse l’homme qui est coupable et libre, va pour sa part sombrer peu à peu dans une folie destructrice, après ne pas s’être dénoncé au autorités et avoir laissé un autre payer pour lui.


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Au final, Norte s’avère être une très belle allégorie sur la justice et le combat entre le vice et la vertu  en parvenant à transmettre une foi invincible dans la bonté -envers et contre tout – même s’il manque une conclusion finale nette à ce film qui dure plus de quatre heures. Le réalisateur a d’ailleurs du mal à conclure par une scène qui clarifierait le propos. Malgré cela le film est vraiment beau d’une manière tout à fait originale dans sa manière de délivrer un message d’espérance, malgré sa morale chrétienne universelle qui apparaît toutefois ici dans sa plus haute vérité, montrant – par son eschatologie omniprésente dans le sous-texte mais toutefois sans jamais l’évoquer explicitement pour ancrer cette foi authentique dans une simplicité du rapport avec les choses – à quel point tout emprisonnement est d’abord spirituel.

Le fils de Saul

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AU NOM DU FILS

Le fils de Saul de László Nemes est un film extrêmement poignant et important qui se déploie dans une violence et un réalisme extrêmes et a l’intelligence d’aborder la souffrance des camps d’un point de vue particulier, avec une obsession qui rappelle les films de Tarkovski et Antigone : en effet, il s’agit ici de suivre le trajet d’un homme, Saul, qui refuse de perdre son humanité même dans des conditions atroces. Cette résolution d’enterrer un enfant mort – impossible à tenir dans les conditions et qui donnera souvent lieu à des situations insoutenables. Nous voyons ainsi Saul chercher un Rabbin en plein milieu des scènes d’extermination et contraint de repousser son amour, Ella, de peur de la répression si on les voit s’embrasser alors qu’il la rejoint à contrecœur pour qu’elle lui transmette un paquet. Tout ce qui rappelle la vie est proscrit, seule la survie est autorisée. L’oppression donne ainsi lieu à une émotion vécue dans la distance, extrêmement subtile par sa retenue. Par ailleurs les interdictions multiples et l’impossibilité de s’arrêter, les corps étant toujours sur le qui-vive, permettent un un superbe travail sur l’expression par le regard.

Ce qui ne peut être dit ni par la parole ni par le geste passent en effet par les yeux qui ne sont pas encore crevés. Pourtant dans chaque scène on sent le danger de la destruction et la précarité des corps, leur caducité (hinfälligkeit) d’où ils puisent paradoxalement leur force, c’est donc une lutte constante pour préserver sa propre vie et le corps de celui qui l’a perdue, le fils de Saul, qui nous est donnée à voir.

« Tu as quitté les vivants pour les morts » dira à Saul, l’un de ses camarades.

Paradoxalement, cette traversée du monde des vivants vers le monde des morts – en retrouvant une émotion particulière devant la mort d’un seul être – s’avère être la seule possibilité de conserver des sentiments humains dans cette existence précaire, aliénée par la violence et menacée à chaque instant par l’extermination. Et en cela, être la seule rédemption. Ainsi, il n’y a pas d’optimisme ni de fin heureuse du point de vue interne à la structure du monde et à sa justice, mais cette absence laisse justement place à une Foi immense dans cet « au-delà de la vie » et la loi divine qui a une dimension autotélique et qui interdit en conséquence de voir le protagoniste comme un homme qui aurait manqué son but, comme en témoigne son ultime sourire.

L’homme irrationnel

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THEORIE DE LA JUSTICE

Le dernier film de Woody Allen porte sa marque de fabrique en usant de la satire bienveillante et du traitement de sujets graves avec humour et légereté.

Il met en scène un professeur de philosophie dépressif et désabusé par ce qu’il estime être l’innefficacité de sa discipline sur le monde et décide de remédier à cette inertie de manière drastique en commettant un meurtre pour rétablir une injustice sociale dont il entend par hasard le témoignage dans un café.

Le plaisir se trouve dans la mise en scène du passage de la théorie à l’action et de la fine ironie du sort comme ressort de cette tragi-comédie. On prend également plaisir à la raillerie subtile de ce petit monde d’universitaires étriqués et à sa critique interne et externe. Un Woody efficace, à la hauteur de Blue Jasmine par sa verve et sa fraîcheur.

Cemetery of splendour

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TRAVERSÉES

Il me tardait de voir le film d’Apichtapong Weerasethakul, et même si j’ai préféré Oncle Boonmee (notamment pour cette magnifique séquence sur la terrasse avec l’esprit-singe qui fait son entrée tout naturellement et qui m’avait donné des frissons – allégorie de la proximité du quotidien et du fantastique et sans aucune violence), j’ai beaucoup aimé celui-ci également.

J’admets que ses films ont une temporalité particulière dans laquelle il peut être difficile d’entrer lorsque nous sommes pris par « le temps de la vie quotidienne » mais c’est aussi précisément ce qu’il cherche à faire dans son cinéma : opérer une suspension de ce temps de la quotidienneté en montrant qu’il existe un autre temps qui précède ce temps-là (le temps de la présence) et que passé et présent ne sauraient être dissociés pour avoir accès à la pureté de la présence pleine qui synthétise justement ces deux ek-stases.

Cela passe inévitablement par la médiation du souvenir : l’école et ses vestiges qui nous indiquent le passé, mais il faut encore imaginer un passé avant ce passé puisque lui-même n’est pensable que comme dépassé. Ainsi les soldats endormis incarnent cette suspension apichtapongienne, ils sont la liaison entre passé et présent. Si leurs corps est présent et immobile, leur esprit marche à travers le temps et synthétise leurs vies tangible et organique avec celles qui les ont précédées. Ainsi le sommeil acquiert une dimension pleinement active.

Au début du film, Jen, la protagoniste, une quinquagénaire espiègle, fait cette remarque étrange : « on s’ennuie dans ce village, heureusement qu’il y a les soldats endormis, c’est excitant », qui annonce son quiétisme.Le rapport à la chair est intéressant chez le cinéaste car il semble que celle-ci soit pour lui clairement vectrice, c’est-à-dire un lieu de passage des sensations mais pas une fin, en tant qu’elle indique ce qu’il y a au-delà d’elle – il y a cette scène à la fois dérangeante et belle où le jus de Goji est versé sur la jambe infirme de l’héroïne et au cours de laquelle elle passe elle-même de la gêne à l’émotion intense – mise en abyme du passage difficile à une autre dimension de l’existence lorsqu’il est question d’admettre que ce que nous cherchons, nous ne le cherchons pas de la bonne manière et que c’est notre rapport à nous-même qui s’en trouve affecté puisque régit par des règles basées sur de fausses croyances de ce qu’est le corps et le type d’existence qu’il faut mener dans le monde en conséquence. C’est ainsi à des traversées multiples auxquelles nous invite Apichtapong qui pourrait être exprimées par une seule : la traversée de la finitude, qui donne enfin accès à l’éternité, depuis ce qui est là et qui contient tout. C’est pourquoi il s’agit de réapprendre à voir non pas derrière les apparences mais à travers elles en tant qu’elles sont elles aussi, des vectrices pour développer cette vision plus aiguë sur ce qui nous entoure (umwelt) et voir ainsi au-delà des aparences.

C’est sans doute pourquoi il y a cette phrase qui tombe comme un couperet, sous forme de panneau : « Ceux qui cherchent le Paradis finissent en enfer », sûrement cela dit beaucoup de la morale – ou éthique- d’Apichtapong nourrie d’inspirations orientales : il ne faut pas chercher la vertu mais la pleine présence aux choses et donc à soi. Et qu’il ne faut rien chercher derrière ce qui est là car le souvenir, pour lui, c’est la pure présence qui abolit la séparation entre les trois ek-stases du temps tripartionné. Sa condition est la sortie du temps calendaire trop limitant pour la recherche eschatologique qui se dessine ici et la conversion du regard sur les choses et les êtres par la réalisation d’un non-dualisme.

Que viva Ensenstein!

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REFERENCES

Un film qui n’est pas vraiment un biopic mais plutôt une fiction édifiée à partir d’un personnage réel : le cinéaste Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein qui fût un personnage important dans l’histoire du cinéma. Ce dernier se rend à Mexico dans l’espoir de tourner un film et y rencontre son ami Palomino qui s’avère être l’élément catalyseur de nombreuses passions enfouies en Sergueï qui, pour la première fois, découvre la passion avec un autre homme.

Un amas de références culturelles et historiques défilent sur fond d’une initiation esthétique à un amour charnel qui s’élève au spirituel par une Foi invincible en l’art dans un film qui se laisse dépasser par sa forme sans que jamais celle-ci étouffe le contenu mais au contraire ne cesse de lui donner plus de force à chaque plan. Une déclaration d’amour sincère et enflammée au septième art.

Love

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INCARNATIONS

Avec Enter the void ou Irreversible, Gaspar Noé nous a habitué à un cinéma complexe et sombre, souvent d’une violence exacerbée sur un fond fantomatique d’ombre et de lumière – et disons-le, parfois hermétique malgré la volonté évidente de communiquer des vécus. Ainsi, ses films sont autant de dédales qui explorent dans tous les sens – et souvent à contresens – l’âme des personnages. Ici c’est dans une incarnation radicale que s’effectue le voyage – et en 3D de surcroît. Littéralement, les personnages prennent chair sous nos yeux mais très vite c’est la nostalgie qui prend le dessus sur la contemplation érotique. A l’occasion d’un coup de fil d’une mère inquiète par la disparition de sa fille, Murphy se souvient sa passion avec Elektra, en comparaison avec le décevant présent d’une idylle fânée avec une autre femme qu’il n’aime plus et avec qui il a eu [accidentellement] son fils (qui s’appelle d’ailleurs Gaspar comme un clin d’oeil du réalisateur bien qu’il semble s’identifier clairement à Murphy, réalisateur comme lui).

C’est donc une série d’analepses de scènes d’une vie conjuguale avortée alternant avec des images du présent haïssable qui constituent le récit de ce premier janvier pluvieux. Le film pourrait être jugé raté, répétitif ou pire sans intérêt sauf que c’est la stimmung (tonalité) qui naît au travers du flot d’images qui fait qu’il l’emporte sur ces jugements puisque la tentative de nous ancrer dans un vécu est ici couronnée de succès.

Le réalisateur parvient en effet – et par la médiation érotique de la chair elle-même – à retranscrire ce  qui se joue d’humain et de spirituel dans le rapport sexuel qui ne concerne pas uniquement des corps mais également des âmes qui conservent le souvenir de ces échanges. Et c’est aussi par cette dimension que l’usage de la 3D se trouve pleinement justifié : tenir un tel propos supposait qu’il soit le plus possible incarné. Le protagoniste annonce d’ailleurs son projet dans une scène du film « faire un film qui réunisse amour et sexe, ça n’a encore jamais été fait au cinéma ». Après ce nouveau voyage, c’est chose faite. Le septième art a désormais sa love porn story pleinement incarnée et comparable par le spleen qu’il donne à voir -d’une passion amoureuse éteinte et d’étreintes brisées- aux plus grands classiques littéraires qu’on lirait non plus sur le papier mais sur un écran qui aurait directement accès à notre imaginaire et sa faculté à métaboliser le récit en images. Gaspar Noé aura réussi à affronter la même difficulté que ces derniers : rendre communicable l’indicible de la complexité de l’amour [charnel] –  oscillant toujours entre Eros et Thanatos.

Mezzanotte

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LE CRI

Mezzanotte est un film sur la différence et qui pose à partir d’elle un problème assez radical : vivre ou mourir. Pas de compromis. Pas de demi-mesure.

David a quatorze ans et il ne fait pas semblant d’être ce qu’il n’est pas malgré ce que ça lui coûte au quotidien : des violences et de l’oppression. Il est prêt à accomplir la séparation avec tout ce qui lui permet de vivre une vie d’adolescent protégé -y compris avec sa famille pour fuir son père à la morale rigoriste qui ne supporte pas sa différence. Il choisit l’authenticité en vivant sa différence et son adoration pour David Bowie dont il partage jusqu’au prénom et adopte le style vestimentaire grâce à son nouveau groupe d’amis – des gays et des travestis qui tapinent la nuit et vivent dangereusement.

C’est dans ce danger que David prend corps, loin des normes qu’on lui impose et c’est aussi par là qu’il peut combler le décalage entre la réalité et le rêve dans lequel il vit. Cette réalité, c’est un rêve, parfois dystopique, parfois violent, mais ce n’en est pas moins un rêve.

Comment s’étonner que le film finisse par un grand cri – le réveil de cette nuit hors du monde de la vie et incarnée dans le rêve du vécu d’une différence pure ne pouvait être que brutal.