Tout ce qu’il me reste de la révolution

tout ce qu'il me reste de la révolutionFAIRE L’HISTOIRE

« L’idée de révolution est une idée qui maintient en vie. »

Pierre Guyotat, Humain par hasard (Editions Gallimard, 2016)

Ce qu’il me reste de la révolution de et avec Judith Davis est un film qui articule histoire singulière et histoire politique dans une impossibilité radicale de dissociation puisque l’histoire politique s’avère ici être aussi l’histoire familiale. La mère de Angèle était une militante convaincue qui a un jour décidé de rompre avec sa famille – du moins c’est la version qui lui a été rapportée. Elle s’est construite avec l’idée que la politique passe avant tout et est une jeune adulte révoltée par sa volonté de radicalité qui apparaît presque caricaturale au début du film. Le personnage révèle pourtant une finesse croissante au fur et à mesure que se dévoile son histoire par la contrainte à se retourner sur le passé. On s’émeut des émotions inexprimables qui passent sur son visage lors du séjour de retrouvailles avec sa mère et qu’on comprend que la radicalité n’était que la façade pour  survivre. Après cet événement, Angèle refonde une radicalité enrichie de cette découverte, à travers son histoire, de la diversité des formes d’engagement possibles. Un film d’une sincérité rafraîchissante par les possibilités qu’il laisse entrevoir.

Renoncer à la révolution étant encore une forme de révolution existentielle.

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Long way home

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UN LONG VOYAGE VERS LA DOUCEUR

Le film de Jordana Spiro explore la particularité du trajet d’Angel, adolescente qui sort de prison alors qu’elle est enfin majeure et portant un parcours familial et personnel plus que tumultueux. Elle retrouve sa petite soeur Abigail (surnommé Abby) qui attend beaucoup d’elle du fait de sa souffrance de la mort de sa mère et de l’absence de son père (criminel reclus dans une maison en Floride). La réalisatrice s’attarde sur de longs voyages en bus comme une métaphore de l’espoir dans cette fuite désespérée. J’ai été sensible à sa propension à filmer les détails de la relation qui se renoue entre les deux sœurs et l’oscillation entre la violence et la douceur afin que l’attention portée à la manière dont des êtres blessés viennent s’inscrire dans le réel alors que tout semble les en exclure.

A cet égard, la séquence sur la place où les deux sœurs partagent un moment de joie et une complicité intense dans la baignade improvisée est bouleversante. Il y a une forme de grâce dans la volonté de panser les blessures et construire un avenir sur les cendres.

Dans la terrible jungle

Ophelie

HIGH LIFE

Dans la terrible jungle de Caroline Capelle et Ombline Ley nous immerge dans le quotidien de jeunes handicapés vivant dans un centre à effectif réduit dans une ambiance plus familiale que thérapeutique mais qui allie pourtant avec brio ces deux dimensions. On s’attache à chacune des singularités qui composent cette « famille » particulière. L’accent est mis sur le potentiel créatif de ces jeunes. Ainsi on assiste à la création d’un film dans le film, à une reprise actualisée d’une chanson des années 70 de Sabine Paturel ; « les bêtises » et à une interprétation magistrale de « la femme chocolat » D’Olivia Ruiz par Ophélie Lefebvre (photo), une des jeunes du centre qui révèle une vitalité insoupçonnée.

De cette communauté fourmillant de désirs et d’idées, l’espoir d’une vie pleine vécue à sa mesure émerge et se communique généreusement au spectateur.

danslaterriblejungle

 

My beautiful boy

 

BEAUTIFUL BOY

ENTER THE VOID

Le nouveau film de Félix Van Groeningen (Alabama Monroe) s’inspire d’un témoignage du père d’un jeune accro à diverses drogues dont une particulièrement dangereuse : la méthamphétamine qui se présente sous la forme de petits cristaux transparents. La descente aux enfers est pourtant filmée avec beaucoup moins de dramatisation que le précédent film dans la mesure où le réalisateur s’attarde souvent sur les paysages magnifiques de la Floride et montre l’espace de soin comme potentiellement salvateur. A cet égard, le film reste à mi-chemin entre la chronique familiale émouvante et un long clip préventif. On peut regretter qu’il reste ainsi dans une sorte de demi-teinte même si la performance de Timothée Chalamet (Call me by your name) associée à celle de Steve Carell permet de donner à l’ensemble un souffle qui maintient l’empathie du spectateur.

La dernière folie de Claire Darling

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LES CHOSES

La dernière folie de Claire Darling est un film sur la finitude qui n’est pas sans rappeler Les heures de Michael Cunningham et le film de Stephen Daldry qui fut tiré de ce somptueux roman. La vie d’une femme en une journée, avec ici le procédé de flash-backs qui fonctionne de manière constante à travers les objets et les souvenirs qu’ils cristallisent. Objets brisés, objets volés, objets vendus, donnés, bradés à des prix ridiculement en-dessous de leur valeur,  notamment ses précieux automates, parfois un peu effrayants mais magnifiques. Les personnages ont pour tragédie de vivre dans le passé.

Ainsi, Claire (Catherine Deneuve) croit vivre sa dernière journée et elle entreprend par conséquent de se débarrasser de tout ce qu’elle possède comme le symbole de sa disparition imminente. Le film fait ainsi réfléchir sur le matérialisme et la manière que l’on a d’enfermer des histoires dans les objets qui viennent en scander le temps et constituent autant de repères dans une vie humaine et la multiplicité des événements qu’elle contient. Ainsi, c’est un lien intime entre la matière et l’esprit qui est montré à travers cette émouvante chronique dont le final est bouleversant.

Ma vie avec James Dean

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ERRANCES

Récit initiatique loufoque sur un jeune cinéaste, Géraud, qui débarque en Normandie pour présenter son film : Ma vie avec James Dean. Le séjour itinérant, commençant dans un charmant hôtel de Dieppe, sera tissé d’errances et de rencontres fortuites. Il se dégage une grande poésie de l’ensemble et une véritable cinéphilie. La renonciation semble coïncider avec le moment de réconciliation qui prend en charge toutes les déconvenues et tous les imprévus afin de se résoudre à vivre la vie comme une aventure. Le moment où on ne peut plus faire autre chose qu’accepter l’imprévu comme destin. En ce sens, Ma vie avec James Dean fait du bien dans la mesure où il s’agit d’une parenthèse sur les impératifs du monde, un moment de suspension essentiel et créatif qui fait du bien.

L’amour debout

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LA VIE COMME ELLE VIENT

L’amour debout de Michaël Dacheux nous fait pénétrer dans la vie de personnages ordinaires ayant entre 25 et 30 ans. Période d’ultime décision avant de suivre une voie qui nous amène à notre fin. Certains retiennent l’errance dans ce temps de latence, c’est pourquoi c’est une temporalité artistique par excellence. Celle où l’on peut encore jouir de son propre décours. A cet égard, ce n’est sans doute pas pour rien que l’on voit à plusieurs reprises les personnages lire Mars de Fritz Zorn, lecture hautement symbolique de la finitude et oeuvre faite de cette finitude. Les rencontres retiennent la fin et rendent encore possible la vie, tissée de surprises, grâce à ses nombreux interstices permettant sans cesse de se réinventer. Un film rafraîchissant en tant qu’il est un appel à s’ouvrir à tout ce qui est imprévu pour réintroduire de la contingence dans son existence.

Un grand voyage vers la nuit

Grandvoyage

PROJECTION

Un grand voyage vers la nuit est un film de Bi Gan, réalisateur de Kaili Blues (2016) – ville de laquelle il est originaire – ici aussi il est question de lieux et d’êtres perdus (les deux ne sont-ils pas indissociables?) et de retours avec une sensibilité à la dimension onirique des paysages nocturnes et des souvenirs qui les hantent. Le film est d’une grande poésie dans laquelle il est toujours difficile de dissocier le réel de l’imaginaire. Ce grand voyage sensoriel et mémoriel est en plus agrémenté, à mi-chemin, d’une mise en abyme cinéphile qui met en scène l’expérience du spectateur pour la lui rendre sensible. Ce voyage métaphysique aux accents d’Apichtapong Wheerasethakul ne devrait pas laisser indifférents les adeptes de ce cinéaste.

Continuer

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LA BALADE SAUVAGE

Le nouveau film de Joachim Lafosse, adapté d’un roman de Laurent Mauvigner,  est à la hauteur de ses plus beaux films. Il raconte le périple d’une mère et de son fils, qui traversent le désert du Kirghizistan à cheval dans l’espoir de prendre un nouveau départ suite à une histoire familiale compliquée (les intrications familiales sont bien le domaine où excelle le réalisateur).

Le motif rappelle Wild de Jean-Marc Vallée avec des héros aussi attachants que l’était Cheryl Strayed qui parcourait seule 1700 kilomètres avec pour seuls compagnons les souvenirs de sa mère disparue.  Ici la névrose familiale n’est pas montrée dans la demi-mesure et on peut trouver que le schéma œdipien est un brin trop surligné néanmoins l’émotion perce dans de nombreuses scènes qui sont autant de fenêtres ouvertes vers l’espoir (utopique) d’un nouveau départ.

La fin semble vouloir nous dire que la possibilité de la reconstruction tient au désir de celle-ci et aux efforts déployés en ce sens plus que dans le dénouement possible et définitif d’une origine douloureuse. Un film puissant, qui hante longtemps.

Les fauves

les fauves

ROAR

Les cinéphiles auront reconnu avec ce sous-titre la référence à un film de Noel Marshall sorti au début des années 80. Le nouveau film de Vincent Mariette reprend une figure phare du cinéaste Jacques Tourneur : La féline et sa dimension métaphorique. Laura, la jeune héroïne (incarnée par Lily-Rose Depp) est considérée par ses amis comme une fille étrange et ne trouve pas vraiment sa place dans son groupe d’amis malgré sa popularité auprès des garçons. Elle va se rapprocher d’un marginal (Laurent Lafitte), fascinée par sa capacité à faire s’incarner l’imaginaire dans le réel, elle va lui demander de devenir son « élève ». Aux limites de la loi, ils vont s’enfoncer dans un univers sombre et secret dont aucun d’entre eux ne reviendra vraiment indemne. Le film séduit par la simplicité de la mise en scène et explore la minceur de la barrière entre humains et animaux et montre que ce ne sont pas ceux qui paraissent les plus policés qui ont en eux le moins d’instinct animal.