Une affaire de famille

Une affaire de famille

(DE)LIAISONS

La palme d’or décrochée par le film de Hirokazu Kore-eda est méritée pour sa grande maîtrise esthétique, qu’il sait mettre au service d’une narration, déjà révélée par Après la tempête sorti sur nos écrans en 2017.

Ici il est encore question d’une affaire de famille mais la famille en question est assez particulière puisque tissée par aucun lien biologique mais seulement constituée au hasard des rencontres par des personnages en proie à de nombreux tourments. Il s’agit de quatre personnes, dont un couple, une femme âgée et une jeune femme qui se prostitue, qui vivotent de travaux manuels difficiles (chantiers, usines…) et de rapine.

Un jeune homme, Shôta, a été recueilli lors d’une de ces opérations à risque et une petite fille, Juri, vient bientôt rejoindre cette petite troupe par le hasard des choses.

Cette « famille » est donc marquée par la contingence mais une contingence pleine de tendresse. D’ailleurs la femme du couple est stérile et en ce sens, l’attachement aux enfants trouvés peut apparaître comme une tentative désespérée pour combler un manque. Son ami aimerait être appelé « papa » par les enfants. Le réalisateur explore ainsi les conséquences de la différence biologique dans la manière de tisser des liens familiaux.

Durant deux heures et à travers de multiples scènes touchantes de ce quotidien hors du commun on s’attache à cette famille à l’antipode de la famille traditionnelle jusqu’à en oublier leurs larcins. Seul Shôta n’oublie pas cette dimension et se rebellera contre ce qu’il perçoit comme une vie injuste donnant lieu à un dénouement qui fait passer cette société secrète – communauté inavouable et interlope- de l’invisible au visible pour lui donner un fondement depuis sa forme de vie.

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Le grand bain

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LE FOND DE LA PISCINE

Le grand bain est un « feelgood movie » qui s’ouvre énergiquement sur « everybody want to rule the world » des Tears for fears. Le héros, Bertrand, incarné par Matthieu Almaric, est un quadragénaire dépressif, sans emploi ni occupation jusqu’à ce qu’il se rende par hasard à la piscine et soit happé par un petit groupe d’amateurs de natation synchronisée dirigée par une ancienne championne. Chacun des membres de ce petit groupe vivent tant bien que mal avec leurs névroses et tous essaient de surnager au sens propre comme au sens figuré. Le film vient, en toute légèreté, interroger les schémas sexistes sans faire de cette dimension l’unique motif du récit qui n’est motivé par rien d’autre que par son dynamisme intrinsèque et sa variété de singularités. Une invitation rafraîchissante à être soi-même loin des carcans terrestres.

Derniers jours à Shibati

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LE MONDE PERDU

Hendrick Dusollier, réalisateur français s’intéressant au thème de la disparition des espaces précaires (voir à ce sujet l’un de ses précédents documentaires, Obras, tourné en 2005, qui portait sur la destruction des vieux quartiers de Barcelone), s’immerge à nouveau dans un petit monde en voie de disparition pourtant situé en plein milieu de l’espace urbanisé de Chongqing. Un quartier pauvre de la Chine, Shibati, à proximité pourtant d’un monde hyper industrialisé. Ainsi, ces deux quartiers sont comme le reflet de l’histoire de la Chine des 50 dernières années.

Ce quartier préservé abrite des habitants vivant en autarcie tels que le jeune Zhou Hong ou son aieule, Madame Xue Lian auxquels le réalisateur s’attache au fur et à mesure qu’il pénètre dans leur univers précaire mais recélant des splendeurs inattendues. Madame Xue Lian a bâti la « maison de ses rêves » grâce aux objets qu’elle a ramassé et qui sont pour elle emplis de symboles l’aidant à vivre. Par exemple son buffle rouge ou son cheval qu’elle aime tant et qu’elle parviendra à sauver de la destruction de ce temple secret.

Chronique d’une disparition annoncée filmée en un an et demi et qui parvient à saisir une forme de vie à laquelle le spectateur s’attache par les rituels, habitudes et détails que le réalisateur nous fait partager par l’intermédiaire de la grâce des habitants, derniers survivants de l’industrialisation avant d’y être bon gré mal gré intégrés après la destruction de leur quartier.

Capharnaüm

capharnaum

 

GRACE ET DÉNUEMENT

Nadine Labaki retrace l’itinéraire de Zain, jeune libanais de huit ans, qui en arrive à porter plainte contre ses parents. Le film part de cette accusation pour dérouler un récit initiatique réaliste bouleversant dans un pays dévasté par la pauvreté et les misères mais souvent transcendé par la capacité de réinventer le quotidien par de nombreux stratagèmes contournant le manque de moyen permis par les nombreuses rencontres du jeune Zain, désireux de protéger ce qui importe (ses proches et toute forme de vie fragile) coûte que coûte, contre la cruauté du destin contre lequel il parvient encore à se révolter par le souci de maintenir à tout prix une dignité.

Suspiria

Suspiria

BALLET SANGLANT

Quatre décennies après le chef d’oeuvre de Dario Argento, Lucas Guadagnino s’essaie au remake de Suspiria. C’est résolument  fangeux, très stylisé (l’original s’y prêtait) et ça va loin dans l’exploration du corps et sa matière frôlant parfois la performance d’art contemporain (on pense à Olivier de Sagazan notamment pour les explosions de corps désarticulé et décomposés).Par ailleurs, le réalisateur tente de lieu kinesthésie et art bien que sa démarche demeure un peu trop tape-à-l’oeil et manque parfois de finesse et de retenue. Ce remake insiste sur la danse comme pouvoir de métamorphoser mais aussi de détruire les corps, comme rituel satanique entremêlé à une intrigue romantique sur fond de crime de guerre donnant parfois au film des allures de mélodrame policier; le moins qu’on puisse dire c’est que le réalisateur ne craint pas la confusion des genres. Lucas Guadagnino (réalisateur de Call me by your name sorti en mars dernier) insuffle également à cette histoire un amour contrarié et perdu. Le tout a de quoi désorienter mais on retiendra de très beaux choix musicaux pour la bande originale, la présence de Jessica Harper (la Suzie Bannion du film original) et une sensibilité évidente à la danse (raison pour laquelle il a voulu faire ce remake j’imagine).

Le film est également porté par une Tilda Swinton époustouflante dans le rôle d’Eva Blanc (il faut dire qu’elle avait un physique parfait pour le rôle). Il résulte de la projection une impression étrange quand on aime profondément l’original (qui reste à mon sens indétrônable) mais cela n’empêche pas de reconnaître que le réalisateur a un style bien à lui qu’il a su insuffler à ce remake porté par une réelle vision artistique et une énergie cinématographique incontestable. Ma petite réserve porterait sur la partie dans les catacombes (l’affrontement entre Héléna Markos et Eva Blanc et la chorégraphie de l’enfer), partie qui surenchérit inutilement sur le fangeux.

On apprécie toutefois que le réalisateur fasse ce remake en pleine conscience et ne propose rien de plus qu’un exercice de style au spectateur, une variation sans prétention.

Girl

Girl

DANSE AVEC ELLE

Si Lukas Dhont, jeune réalisateur Belge, a pu se voir reprocher par certaines associations LGBT de montrer un corps « transgenre » alors qu’il est lui-même « cisgenre », nous lui ferons volontiers gré de cette dichotomie pour notre part afin de préférer saluer l’intelligence de son entreprise pleinement réfléchie et visant à montrer un conflit à l’intérieur du corps de sa protagoniste plutôt qu’à l’extérieur. En effet, cantonner la transidentité à un conflit social, telle qu’on nous le rabâche dans les médias n’est-ce pas limiter la compréhension que nous avons, et éventuellement empêcher l’empathie qui l’accompagne?

En effet, cette représentation habituelle du transgenre/transsexuel comme personne non complexe ou « comme tout le monde » est sans doute plus politiquement correct : le plus intime étant toujours plus complexe que l’opposition manichéenne de la société à l’individu et permettant moins de prendre parti tout en confrontant à un vécu qui interroge nécessairement.

A cet égard, Girl est un film courageux -précisément parce qu’il ne fait pas dans le politiquement correct mais s’attache plutôt à embrasser un point de vue subjectif, avec ce que cela suppose d’obscurité- et assez inédit sur le traitement de cette question puisqu’il entre dans le vif de la chair et se confronte à la métamorphose im-possible (et im-pensable) de son héroïne dont on voit le corps souffrir par la discipline drastique qu’elle lui impose dans sa recherche de perfection dans la danse classique couplée à sa recherche de féminité et cela ne se fait pas sans douleur. Ce qui a pu choquer, c’est aussi cette souffrance montrée à l’écran jusque dans les détails qui frôlent le symbolisme. Manifestement, cette sincérité n’a pas été du goût de tout le monde pour que certaines associations déconseilles aux personnes transgenres de voir le film (quel paternalisme soit dit au passage) ce qui en dit long sur l’approche de la transidentité et ses prétendus défenseurs qui voudraient lisser les difficultés. Or l’art n’a-t-il pas pour but de montrer la vérité des affres les plus secrets dans ce qui échappe à la raison jusqu’à les faire sentir plutôt que comprendre ou accepter par un militantisme toujours trop partial?

En ce sens, Girl est bien un pur objet d’art qui dépasse le simple parti pris et s’incarne pleinement dans un vécu particulier rendu sensible par une sidérante maîtrise de l’image.

The house that Jack built

 

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ARCHITECTURE DE L’ENFER

Le nouveau film de Lars Von Trier prend beaucoup de liberté à tout niveau et le résultat est pour le moins étrange comme édifice à l’instar de celui que Jack, ingénieur aspirant architecte, tente de construire à force de détermination obsessionnelle et à travers des actes pour le moins extrêmes que le réalisateur semble prendre plaisir à filmer avec une mise en scène traduisant un humour cruel et corrosif. Le film prend ainsi parfois des allures de Funny Games U.S (Michael Haneke) aussi bien pour la froideur que pour la mise en abyme de la mise en scène du serial killer (incarné par Matt Dillon) dont les proies-résignées- témoignent elles-mêmes de leur destin funeste. Cette froide ironie  dénonce clairement l’absence de réaction des témoins de l’horreur (par exemple, la scène avec le policier que Riley Keough tente d’alerter) et un monde malade  pour finir sur une relecture de La divine comédie de Dante, malheureusement ici, on s’arrête en  enfer et bien avant d’avoir vu poindre les étoiles.

Avec Lars Von Trier, il fallait un petit peu s’y attendre. Le réalisateur sort d’un grave épisode dépressif et son film semble résulter d’un cocktail de différents anti-dépresseurs à la posologie pas forcément compatibles. On irait volontiers revoir Melancholia

Burning

BURNING

FEUX

Adapté du roman de Haruki Murakami, Les granges brûlées, le dernier film de Lee Chang-Dong a un côté dostoïevskien dans la mesure où il montre le crime du côté du légitime et comme découlant de la violence sociale et intime. Profondément extra-moral, le propos essentiel se situe aux confins de l’imaginaire et du réel dans une fuite de la violence de ce dernier. Le personnage principal se nomme Jongsu et désire devenir écrivain, jusque là rien de très original  : le personnage principal d’un roman étant souvent un aspirant écrivain. Ce désir le place toutefois immédiatement en porte-à-faux d’une société qui ne voit que par l’argent et le profit. L’écrivain, d’autant plus s’il est d’origine paysanne comme Jongsu, est forcément opprimé par les « puissants » de ce monde et leur apparence de moralité. « La moralité de la nature » comme le dit celui qui va devenir son rival, personnage insolent par l’impunité dans laquelle il vit tel un Dorian Gray ou un « Gatsby le magnifique » comme le dit le héros : « des jeunes gens aisés mais dont on ne sait pas très bien ce qu’ils sont ni ce qu’ils font ». Cette indétermination permet l’abjection invisible car lissée par un monde de divertissement aseptisé dans lequel on se meut aisément et sans effort, là où Jongsu est présenté comme un personnage toujours plongé dans un effort continu, presque une sauvagerie primitive qui semble lui être vitale et dont on pressent qu’elle est également liée à une forme d’atavisme familial contre lequel il se débat (son père, agriculteur, est mis en examen pour agression sur un client).

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Ainsi le crime final de Jongsu peut difficilement être vu différemment que comme le rétablissement d’une justice. Pris de folie, le héros décide de brûler celui qui consume sans scrupule la vie des autres jusque dans les moindres détails parfaitement retranscrits par l’esthétique impeccable du film. La morale disparaît ainsi dans le traitement esthétique pour arriver à un propos plus subtil et finalement plus percutant sur ce qu’est l’art, qui toujours, ramène le sujet vers l’authenticité de l’existence et sa vérité propre qui vient toujours s’imposer dans un sentiment de révolte contre le monde.

Under the silver lake

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IMMERSION

Under the silver lake, par le réalisateur de It Follows, David Robert Mitchell, est un film certes très « pop » mais bien plus profond qu’il n’y paraît par sa volonté d’explorer la névrose dans sa dimension créatrice et de questionner les fondements de la culture dite populaire en le faisant toutefois sans jamais rompre la dimension d' »entertainment » qui prime. Le héros – anti-héros serait plus juste car on ne peut manquer de remarquer son absence de noblesse à plusieurs reprises – est un fanboy oisif, trentenaire et sans emploi depuis une durée indéterminée. Par conséquent il passe ses journées à néantiser et à rechercher ce qu’il a manqué comme tournant décisif pour en arriver là – lui qui rêvait de célébrité- entre deux parties de jeux vidéos, jambes en l’air ou lecture de playboy ou Nintendo Power magazine. Sam est ainsi lui-même un pur produit de la société de son temps en même temps qu’il ne peut cesser de rechercher son identité propre à travers ces références familières. A travers ce protagoniste, c’est donc l’éternel topos du rapport entre idéal et réalité qui est mis en tension et en abyme par la trame narrative. En passe d’être expulsé de son appartement pour loyer impayé avec un retard qualifié de « criminel » par son logeur, il ne renonce pourtant pas à sa quête personnelle qui prime sur la résolution des problèmes du quotidien. Ainsi lorsqu’une nouvelle voisine, blonde et sublime, déménage dans sa résidence, il y voit un signe de la providence pour changer de vie. Mais la belle se fait la belle peu de temps après leur premier échange.

On ne peut que se sentir complice d’un tel personnage détaché des contingences du réel puisque vivant dans une réalité parallèle qui semble toujours primer pour lui par un goût de l’aventure qui transparaît dans sa manière d’habiter cet univers étrange sur fond urbain de la cité des anges. C’est pourquoi il se retrouve bientôt pris dans une enquête pleine de symboles et d’énigmes à résoudre passant par la rencontre de personnages saugrenus et hauts en couleur.

La première partie est très convaincante car on s’attache à ce trentenaire incarné par Andrew Garfield et à sa vision du monde et l’ambiance qui l’accompagne – constituée de  nombreuses références culturelles du début des années 90 – tandis que la seconde prend parfois des allures d’imbroglio (mais qui est foncièrement bien moins brouillon qu’il n’y paraît) en traînant parfois en longueur pour finalement laisser le spectateur face à une interrogation existentielle et une indécision incarnée par le personnage. Il n’en demeure pas moins une esthétique léchée et inventive des plus délicieuses (telle qu’on avait pu l’apprécier dans It follows) nous introduisant dans une ambiance à la fois réaliste et onirique (qui rappelle parfois le cinéma créatif de David Lynch notamment pour son  sens aigu du détail et les clins d’œils multiples faits à travers ces mêmes détails) et de multiples références cinématographiques, musicales et littéraires des plus séduisantes qui font incontestablement – pour moi – d’Under the silver Lake, le film incontournable de l’été.

Même morale que dans It follows : il faut vivre dans le risque et dans l’acceptation de ce qui nous précède – et donc ce qui nous suit- inéluctablement. Temps subjectif et temps historique se recoupent ici au service d’une oeuvre qui vient interroger ce de quoi elle est le symptôme.

Dogman

 

Dogman

PITTBULL

Dogman, le nouveau film de Matteo Garrone, s’inspire d’un fait divers et reprend le procédé bien connu au cinéma de se glisser dans la peau d’un grand criminel pour l’humaniser en montrant, depuis l’intimité de son existence, ce qui l’a poussé à commettre le crime tristement célèbre survenu à la fin des années 80 dans une banlieue pauvre de Rome(un toiletteur pour chien ayant assassiné un accro à la cocaïne après l’avoir torturé dans une cage toute une nuit ).

Ici le procédé est poussé à l’extrême puisque ce personnage de toiletteur pour chien incarné par Marcello Fonte (d’une justesse et d’une sincérité formidables) apparaît comme un homme sensible, attachant et pour qui on ne peut qu’avoir de l’empathie. Entre ses soins apportés à sa fille et à ses compagnons canins, il apparaît même comme l’homme le plus fragile de cette petite communauté. Mieux (ou pire?) on craint souvent qu’il ne lui arrive malheur au cours du film tant il semble survivre plutôt que vivre dans un univers fait de rouages auxquels il ne peut échapper.

Ainsi, la force de Dogman tient au fait de parvenir à nous faire oublier le fait divers sur lequel il s’appuie pour nous ancrer dans ce qui reste une fiction car comme souvent le « fait réel » n’est qu’un prétexte à tisser une trame narrative en investissant émotionnellement la précarité de la vie d’un homme, déchiré entre la tendresse et la violence du milieu dans lequel il vit. Matteo Garrone  parvient à faire s’incarner ce déchirement dans chaque plan jusqu’à la hisser comme allégorie de l’existence et à transposer le vécu particulier en condition universelle de la race humaine, montrée une fois de plus dans une absence de dichotomie avec celle de la race animale puisque les yeux des chiens que Marcè soigne sont comme autant de témoins empathiques du drame qui se déroule inexorablement plan après plan, à la manière d’une tragédie grecque infailliblement aiguillée par des passions humaines trop humaines.

Dans une chanson intitulé « Pittbull » sortie en 2006, Booba demandait aux auditeurs : « comment ne pas être un Pittbull quand la vie est une chienne? » , Matteo Garrone semble répondre en images au rappeur français.