Soupirs dans un corridor lointain

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SUSPIRIA DE PROFUNDIS

Le documentaire de Jean-Baptiste Thoret est un hommage à l’oeuvre du grand réalisateur Italien et permet de voir et d’entendre Dario Argento s’exprimer sur différents sujets ainsi que revenir sur certains détails de ses films les plus cultes. On retrouve à travers ses discours ses films les plus célèbres et leurs atmosphères singulières tissés par une immense sensibilité et culture ainsi que d’une grande finesse intellectuelle mais aussi d’une grande avance sur son temps. Le réalisateur a en effet souvent été visionnaire, notamment par le fait de mettre en scène des personnages homosexuels dans ses films sans que l’homosexualité constitue le sujet central de l’intrigue.  Le réalisateur raconte avec nuance l’origine multiple de ses inspirations mais aussi sa vision de l’Italie d’autrefois et d’aujourd’hui et son sentiment politique. C’est avec passion que nous suivons Dario dans la grande bibliothèque secrète de Rome (les archives secrètes du Vatican) où il va consulter un livre sur les démons. Comme dans ses films, on voit ainsi la capitale Italienne sous un autre aspect.

Une fois encore, cette rencontre privilégié avec Dario montre que le fantastique et le réel sont solidaires l’un de l’autre, le second ne pouvant être appréhendé que par le biais du premier en tant qu’il permet d’opérer un décentrement permettant de placer la focale sur l’essentiel.

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Noureev

whitecrow

LE CONQUÉRANT

Sous-titré « the white crow » (le corbeau blanc, le surnom que l’on donnait à Rudolf Noureev, danseur de ballet classique né en URSS à la fin des années 30), ce biopic de Ralph Fiennes est un superbe portrait réalisé sur le mode du récit initiatique et rythmé par la soif de liberté dont témoigne le héros. Le réalisateur (à qui l’on doit le très beau The hours) parvient à faire émerger la sensibilité à fleur du peau du danseur qui recherche avidement à vivre d’après son amour pour l’art. De ce fait, bien qu’ayant pu sortir de la misère et effectuer sa carrière de danseur grâce à l’URSS, il cadre néanmoins très mal avec les exigences étatiques soviétiques qui viennent bientôt entraver ses projets en lui rappelant ses « devoirs » envers sa patrie. Mais ni les corbeaux ni les aigles n’ont de patrie et Noureev devra s’échapper coûte que coûte de cette cage dorée étatique avec l’aide de Clara Saint, son amie française (amante du fils décédé dans un accident d’André Malraux), superbement incarnée par Adèle Haenel. La figure de l’écrivain qui apparaît en filigrane n’en est pas moins importante dans la mesure où elle porte des valeurs chères aux yeux de  Rudolf Noureev même si celui-ci apparaît parfois pétri d’égoïsme, c’est finalement son amour pour la liberté et l’art qui l’emportent comme valeur universelle qui transcende la frontière entre les continents, les Etats et les nations. 

La porte sans clé

pascale bodet

 

NU PROPRIÉTÉ

Dans ce film d’une pureté rarissime, Pascale Bodet se met en scène auprès d’amis. L’essentiel de l’action se passe dans son appartement. Un appartement qu’elle se dés-approprie pour le laisser en pâture à ceux qui l’investissent. Dans ce dépouillement, il y a la recherche du sens d’une vie -au milieu d’autres subjectivité- et l’effort d’une attention portée à l’extérieur depuis l’intérieur. Le film vient ainsi interroger les limites inchoatives entre le propre et l’impropre et le dedans et le dehors, le soi et l’autre. Très souvent, l’absurdité du système émerge à travers les conversations les plus anecdotiques (comme celle avec les opérateurs téléphoniques) et les observations des faits du quotidien.

Tout dans ce film, invite à un double mouvement de recentrement et de décentrement en tant qu’il nous montre que l’intérieur et l’extérieur sont intrinsèquement liés dans tous les domaines de l’existence et que ce lien s’explique par l’enjeu d’y tenir une place en y prenant -tant bien que mal- corps.

The mountain

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PLANS FIXES

Dans ce long-métrage (sous titré Une Odyssée américaine), le réalisateur, Rick Alverson, s’intéresse à un docteur pratiquant des lobotomies aux USA dans les années 50, le docteur Wallace Fiennes. Alors que sa mère a été elle-même internée, Andy (Ty Sheridan) voit son père mourir, ce qui le contraint à devenir employé de ce docteur qui est le seul lien qui existe encore entre lui et sa mère. Au fur et à mesure qu’il côtoie les patients du docteur Fiennes, Andy est de plus en plus sensible à leur sort (le film insiste beaucoup sur la faculté de la photographie de créer cette forme d’empathie entre le photographe et ses sujets par l’arrêt qu’elle suppose en marquant volontairement de longs arrêts sur image). Le film est paradoxalement rythmé par l’arrêt sur image, cela peut surprendre mais le choix de mise en scène se justifie par le sujet même du film : la lobotomie et l’impossibilité de vitalité qu’elle crée chez les sujets. Bien que globalement un peu décousu dans sa narration du fait de nombreuses ellipses sur le passé de la mère d’Andy, le film recèle une certaine sensibilité – exprimée notamment par la forme- et repose sur la même inversion présente dans de nombreux films classiques explorant la folie (davantage présente chez les soignants que chez les patients) tels que La tête contre les murs (Georges Franju) ou Vol au-dessus d’un nid de coucou (Milos Forman).

Il y a une forme de volonté de ne pas faire partie des fous destructeurs lorsque Andy consent à faire partie de ceux qui sont lobotomisés pour ne pas faire partie des oppresseurs.  On ne peut que songer à la fameuse assertion de Pascal dans ses Pensées : « Les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou, par un autre tour de folie, de n’être pas fou. »

Ici, encore une fois, la boucle est tragiquement bouclée.

Golden Gloves

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ANATOMIE DE L’HORREUR

Golden Gloves est un film qui a le mérite de nous ancrer dans un univers même si ce dernier est particulièrement glauque et sordide. Cet univers, c’est celui d’une province Allemande des années 70. Fritz Honka est un quinquagénaire Hambourgeois a la gueule cassée (sans doute lors de la seconde guerre mondiale, il est d’ailleurs incarné par le jeune et très beau Jonas Dassler, rendu totalement méconnaissable pour les besoins du rôle) qui passe son temps libre (au fameux « Golden Gloves »), un bar qui abrite quelques âmes perdues, noyées dans l’alcool, comme la sienne.

Pour tromper le vide de son existence, Fritz ramène des conquêtes à son foyer en espérant que celles-ci pourront lui faire rencontrer leurs filles. Violent et imprévisible, il n’hésite pas à tuer lorsqu’une pulsion le prend, dissimulant les corps dans une cachette secrète.

Le cinéma avait rarement atteint un tel niveau de sordidité qui flirte parfois avec une sorte d’humour noir y compris dans les choix de mise en scène et de décors. Face à un tel personnage, on pense assez spontanément à Seul contre tous de Gaspard Noé mais le film de Fatih Akın se situe encore à un autre niveau d’horreur et de cynisme. Pourtant, dans les deux cas, une sorte de nostalgie parvient à émerger de toute cette noirceur ; peut-être le sentiment de la pureté encore présente, négativement, dans ce que l’humanité a de plus sombre et de plus déchu.

Etre vivant et le savoir

etre vivant et le savoir

DEADLINES

Le dernier film d’Alain Cavalier est une histoire d’amitié entre le réalisateur et Emmanuelle Bernheim, auteur d’un livre sur l’assistance qu’elle a apporté à son père souhaitant mourir : Tout va bien se passer. Alors qu’elle se retrouve elle-même confrontée par une leucémie (cancer du poumon) pendant l’écriture.

Ce qui surprend c’est le détachement avec lequel elle prend cette nouvelle, ce qui tend à prouver qu’elle est déjà dans l’acceptation de l’issue quelle qu’elle puisse être par le travail entamé autour de la mort de son père.

Alain Cavalier se montre attentif de manière (extra)ordinaire aux choses et aux êtres ainsi qu’aux petits événements qui racontent l’histoire. Ainsi, il se souvient des détails des voyages pour rendre visite à son amie. Finalement ce dont témoigne le film c’est l’essentiel de conserver des liens dans la vie et après afin de conserver ce qui est précieux en rendant compte de la précarité et de l’éthique de vie qu’elle appelle.  L’écriture participe à ce lien et à répondre à cet appel, le film – et toute forme d’art- aussi.

 

Parasite

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INFILTRATIONS

Le nouveau film de Bong Joon-ho qui a obtenu la palme d’or ne se contente pas d’être une satire sociale à huis-clos narrant comment une famille pauvre parvient à se faire embaucher au service d’une famille richissime en falsifiant leurs CVs. Parasite est également un film qui mélange les genres avec habileté passant avec souplesse de la comédie au thriller en passant par le slasher et pour finir sur une tonalité tragique dans une scène finale qui remet en perspective l’ensemble de l’histoire en lui conférant une unité par-delà ses ruptures qui apparaissent finalement comme faisant partie intégrante d’un style singulier et rythmé.

A cet égard, la palme d’or est méritée puisque le réalisateur montre qu’il possède une indéniable maîtrise par sa manière de poursuivre différentes lignes narratives sans jamais perdre de vue ce qu’il veut faire passer au spectateur, le tout avec une indéniable maîtrise de la métaphore et de l’ironie. Cette ironie est d’ailleurs foncièrement triste puisque le film tend à montrer qu’on ne s’émancipe de sa condition que par l’imaginaire et sur le mode de la prolepse comme en témoigne le magnifique final.

Zombi child

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RÉSURRECTION

Zombi Child est un film obsédant et habité. Comme dans L’Apollonide, souvenirs de la maison close, Bertrand Bonello s’attache à entremêler les différentes époques et ethnies pour témoigner de la condition humaine. L’histoire prend corps dans la capitale de Haïti, à Port-au-prince, en 1962 où un groupe d’hommes est zombifié par la magie Vaudou et réduit en esclavage mais l’un d’entre eux parvient miraculeusement à s’échapper. L’action se continue de nos jours, à Saint-Denis, au lycée de la légion d’honneur, avec un groupe de filles dont l’une d’entre elles se trouvent être la petite-fille de l’homme zombifié et évadé. Ce choix d’étaler l’action sur plusieurs époques et différents lieux y est pour beaucoup dans la force de ce film mystérieux qui insiste sur la non-dualité entre la mort et la vie. Melissa – la fameuse « Zombi child » – décrit d’ailleurs cette non-dualité comme la beauté de la pratique Vaudou. Quant à Fanny, elle se sent comme « possédée » par son amour de vacances et va ainsi avoir recours à la tante de Mélissa -une « mambo »- alors même que cette dernière est en pleine cérémonie pour commémorer la mort et la résurrection de son grand-père.

Il faut préciser que le vaudou a joué un rôle important dans l’histoire d’Haïti et que des rites ancestraux ont réellement été utilisés pour réduire des hommes à l’état d’esclavage. Ils étaient drogués afin qu’ils travaillent aux champs sans se révolter. De manière peut-être un peu trop implicite, le film revient donc sur cet épisode de l’histoire peu connu.

Toutes ces histoires se rencontrent donc dans l’expérience de la vie elle-même qui est tissée aussi bien du passé et de sa souffrance qui s’y rattache que par la capacité à anticiper l’avenir pour y fonder une espérance. Comme le rappel d’une nécessité de lutter contre l’oubli, Mélissa explique d’ailleurs à ses amies que le propre des zombis est de ne pas avoir de mémoire, ce qui les maintient dans un état d’aliénation. Seule la sensibilité – avec le risque qu’elle implique – sauve donc du processus de zombification décliné sous toutes les formes qu’elle peut prendre ; de manière indifférenciée depuis l’esclavage ancestral à la vie contemporaine aliénée souffrant d’un oubli profond de romantisme et de liberté dont chaque être a un besoin vital qui transcende les époques.

Hardpaint

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HARDLIFE

Hardpaint est un film brésilien poignant qui prend corps dans la ville de Porto Alegre et met en scène la situation de réclusion d’un jeune homme gay après que celui-ci ait accidentellement crevé un œil à un camarade de fac qui le harcelait en raison de son orientation sexuelle. Il risque la prison mais est libre en attente de son procès, il vit aussi dans la menace constante d’une agression car de nombreux amis de la « victime » sont à sa recherche pour appliquer – au sens littéral – la loi du talion.

Il survit ainsi chez lui en se livrant à une performance artistique érotique chez lui, à l’aide de peinture phosphorescente. Un jour, il rencontre un artiste qui copie sa performance et qui devient finalement son amant. Il lui redonne goût à la vie malgré la précarité de sa situation. Mais ce dernier obtient une bourse pour partir étudier à Berlin qui éloigne le jeune couple et laisse Pedro face à son destin et encore plus fragile qu’avant suite à cette rupture qui est d’ailleurs suivie de multiples aléas qui semblent le faire tendre vers sa destruction.

Tout dans le film illustre ainsi la beauté d’une existence terriblement précaire qui parvient toutefois à être sublimé par l’art et le désir. Chaque plan illustre les nombreuses menaces qui planent au-dessus du protagoniste. Personnage complexe et dans une situation complexe ne survivant que par sa capacité à résister par la mise en scène de sa fragilité.

Synonymes

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RAGE

J’ai été totalement conquis par le nouveau film de Nadav Lapid qui met en scène un personnage d’origine Israélienne en exil (ou exode) à Paris suite à une crise identitaire profonde – passant par le refus catégorique de sa langue maternelle, l’hébreu- et condamné l’errance. Changer de langue et de manière de parler apparaît d’ailleurs également comme un moyen pour fuir. Il idéalise la France et tout ce qui s’y rattache comme une terre promise ; le pays qui lui permettrait de  fuir sa condition d’Israélien et son passé militaire. Il y a une dimension messianique chez ce protagoniste qui va jusqu’à imiter Moïse écartant de ses bras la mer rouge dans une scène où il fait passer des personnes attendant sous la pluie alors qu’il exerce la fonction de vigile. Il y a d’ailleurs une réhabilitation du messianisme face à une laïcité dogmatique incarnée par la prof de français chargée par la mairie d’intégrer ces aspirants français, étape que le personnage ressentira comme une nouvelle exclusion violente de la part des institutions étriquées.

A cet égard, j’ai aussi beaucoup aimé ce que le réalisateur a dit de son personnage dans une interview donnée à Transfuge : « Yoav est un SDF de la vie. Il ne peut être chez lui nulle part car il ne trouvera jamais un pays à la mesure de son idéal, sa quête d’absolu est trop intense. » En effet, la véritable blessure est intérieure -une rage originelle et la quête d’absolu qui l’accompagne. C’est pourquoi sa tentative d’intégration ne peut être qu’un échec cuisant intensifiant encore cette rage originelle, la même que celle d’Achille dans la Guerre de Troie, figure à laquelle le héros s’assimile. Le film exprime d’ailleurs cette rage intérieure – et sa complexité- avec une intensité et une précision révélant une grande maîtrise du cinéaste de l’autobiographie. Le personnage est interprété de manière extrêmement physique – y compris dans ses humiliations subies et ses mises à nu récurrentes, au sens littéral – et en ce sens la culture désirée ne cache que trop mal une sauvagerie. Celle qui pousse à rechercher l’absolu d’une origine précédant toute origine et ne peut conduire qu’à l’errance comme seul chemin. On ne sort pas du désert : « Le désert croît. Malheur à celui qui recèle les déserts ! » (Nietzsche).

Dans cette lignée d’un tragique lucide, le dernier plan est saisissant par son symbolisme brutal et en même temps d’une justesse parfaite. La fin d’une histoire d’amitié (et d’amour) triangulaire et les ruines d’un rêve d’exil. Il m’a rappelé ce constat tragique de Marguerite Duras : « Je n’ai jamais écrit, croyant le faire, je n’ai jamais aimé, croyant aimer, je n’ai jamais rien fait que d’attendre devant la porte fermée. »

Synonymes est un film autofictionel d’une puissance rare par sa dimension violente et lucide avec l’énergie particulière et paradoxale qui découle de ces deux termes. Seule l’expression de l’impossibilité à vivre permet ici de maintenir vivace le vitalisme sauvage et intense qui anime le personnage finissant par apparaître dans toute sa folie. Mais quand elle exprime une révolte profonde contre l’ordre du monde, la folie n’est-elle pas une forme de sagesse?

En ce sens, cette rage créatrice, – ou cette rage de l’expression pourrait-on dire, en empruntant cette expression à Ponge- est aussi ce qui sauve Yoav de toutes ses désillusions, même si elle le conduit à  flirter avec l’autodestruction au fur et à mesure que la terre promise se métamorphose en désolation.