L’insensible

Linsensible

UN CRI DANS LA NUIT

Film d’une brutalité sauvage, L’insensible réalisé par Ivan Ivanovitch Tverdovsky (réalisateur de Classe à part et de l’étonnant – et non moins perturbant- Zoologie) part cette fois de l’intimité d’un garçon abandonné pour se mêler au politique et tenir un propos corrosif sur la corruption et la difficulté d’être intègre dans une société corrompue, individualiste et dépourvue de morale. Ces thématiques reviennent souvent dans les films russes et il faut bien y voir le signe d’une crise. On ne peut manquer de souligner l’éblouissante performance du jeune interprète de Denis qui captive à chaque plan, déployant pourtant un jeu tout en simplicité et finesse, entre servitude et rébellion. Les moments d’introspection sont filmés d’une manière incroyablement inventive et efficace, en flirtant avec l’allégorie mais sans insistance ni redondance. Tout cela est accompagné par une bande originale relevant d’un goût pour l’actualité de la variété française. Une belle énergie cinématographique et un mélange détonnant qui choque et séduit et un réalisateur (de tout juste 30 ans) à suivre!

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Miracle en Alabama

hellen Keller

 

ÉLÉVATION

En ce moment, en salle, petit miracle : la ressortie de ce beau film d’Arthur Penn (initialement sorti en 1962) qui raconte la vie – ou plus précisément l’enfance – d’Hellen Keller née aveugle et sourde (mais qui deviendra plus tard écrivain) et pour qui, en dernier recours, est envoyée une enseignante – Anne Sullivan- elle-même malvoyante.

En tant que spectateur, ce qui surprend à la première vision du film c’est sa dimension corporelle surinvestie. Il est difficile de ne pas être surpris voire choqué par la dimension très drastique des enseignements et l’hyper-corporalité par laquelle ceux-ci passent, conséquence de la cécité et de la surdité. Cela donne au récit un côté animal et violent où deux êtres isolés se rencontrent pour relever un défi qui dépassent les proches d’Helen, y compris ses parents. La relation qui se développe entre Hellen et Anne peut ainsi servir à elle seule à montrer qu’autorité et bienveillance sont deux notions absolument complémentaires et indissociables pour parvenir à des résultats dans la mesure où elles sont la condition pour l’implication des deux partis : ici de l’enseignante et de l’enseignée pour atteindre un objectif qui n’est rien d’autre que celui d’une vie libre.

Le film d’Arthur Penn est également subtil dans les distinctions qu’il s’efforce de poser sur l’éducation : éduquer n’est pas avoir pitié comme y insiste à plusieurs reprises l’enseignante, pas plus qu’il ne s’agit de dresser une enfant sauvage pour l’adapter superficiellement aux usages du monde, mais bien prendre en compte la spécificité afin de rendre une forme de vie possible.

Anne Sullivan s’efforce de mettre l’accent sur l’importance d’une éducation intellectuelle : l’alphabétisation – et avec elle la possibilité d’expression- comme base de l’autonomie. Le réalisateur souligne que la violence originelle montrée de manière emphatique vient de l’impossibilité pour Hellen de s’exprimer  et par là d’être privée de monde. L’apprentissage des lettres est également montré comme ce qui permet de passer de l’animalité à une forme d’humanité, et plus fondamentalement, de l’isolement à la communion.

Frankie

Frankie

VOIX

Ira Sachs tisse dans tous ses films – avec une grande douceur- ce que l’on pourrait appeler un « chora sémiotique » (pour reprendre une expression de Julia Kristeva) entre ses personnages jusqu’à ce que particulier et universel se confondent dans le réceptacle d’affects variés que représente chacun d’entre eux pour venir illustrer la vie humaine et ses prises avec les affects et le temps qui la constituent.

Frankie narre la fin d’une vie et l’acceptation de cette fin aussi bien par la concernée que par son entourage en traitant du rapport ambivalent à la finitude.

Il y a dans chaque plan ce que l’on pourrait appeler une poétique du temps qu’il reste vécu aussi bien sur le mode de la joie que de la nostalgie. Pourtant, tout va vers le consentement à cette fin et c’est bien l’objectif qu’entend atteindre la Frankie en question par sa volonté de réunir toutes ces voix (qui illustrent chacune une tonalité particulière de l’existence) à son chevet, dans le cadre somptueux de Sintra, alors qu’elle se sent partir.

Once upon a time…in Hollywood

sharontate

RUSHES

Hollywood est un univers de possibilités infinies pour le meilleur et pour le pire ;le propre de cet univers étant de créer des rêves et de les briser mais c’est dans cette ambivalence entropique que se fomente son énergie singulière, comme en témoigne les deux héros ou anti-héros hollywoodiens, un acteur en perte de vitesse et son cascadeur. Ce sont ces deux extrêmes que Quentin Tarantino met ici en scène dans un film de trois heures qui s’avère être une déclaration d’amour au cinéma dans lequel la mise en abyme est partout. C’est également un film qui entremêle avec brio tous les genres (slashers, comédie, western…) pour donner au cinéma une unité et encore une fois faire l’éloge de sa nécessité dans nos vies en tant que c’est bien par lui que nous avons accès au réel.

Ainsi, j’ai adoré OUATIH un peu pour les mêmes raisons que j’ai adoré Under the Silver Lake sorti l’année passée à la même époque. A savoir, pour la nostalgie et l’intertextualité ultra stimulante qui s’en dégage en tant qu’elle tend à montrer que le septième art transcende les limites de l’époque et crée des liens. Les deux films ont également en commun une esthétique vintage des plus séduisantes et de recréer une réalité depuis leurs perspectives adoptées sur un monde qui leur échappe et dans lequel réalité et fiction doivent s’unir pour qu’ils puissent tirer leur épingle du jeu.

Ecrire, filmer, jouer, c’est d’abord créer un lien avec ceux qui nous ont précédé et ceux qui nous précéderont.  C’est également un film qui reprend le procédé de la mise en abyme (le cinéma dans le cinéma) et même une réflexion sur le septième art et ceux qui y gravitent ou rêvent d’en être (comme le personnage de Margot Robbie qui se présente comme une actrice du film pour rentrer gratuitement au cinéma « Bruin » d’Hollywood et pouvoir ainsi faire partie pleinement de cet univers durant quelques heures en se regardant jouer – profitant de la jouissance permise par la mise en abyme).

En regardant Once upon a time… on se dit la même chose à propos du cinéma que Duras disait de l’écriture « ça ne sauve de rien écrire ». Le cinéma ne sauve pas mais il est nécessaire puisqu’il est une manière d’inventer la vie plus que de la reproduire.

Midsommar

midsommar

LA COMMUNAUTÉ INAVOUABLE

Dans ce second film, Ari Aster continue d’explorer de manière malaisante l’atavisme, le relativisme culturel et les rites ancestraux pour laisser libre cours à son talent esthétique qui s’exprime ici dans des motifs essentiellement floraux (une chance, c’est à la mode cet été) en réinvestissant subtilement des mythes traditionnels aussi bien nordiques qu’antiques. Comme dans Hérédité, il part du motif du traumatisme pour tisser son récit. Dani vient de perdre toute sa famille suite au suicide de sa sœur. C’est donc dans une atmosphère quelque peu pesante qu’elle embarque pour la Suède en compagnie de son petit ami amateur d’anthropologie fade (qui aimerait d’ailleurs la larguer mais n’ose pas larguer une orpheline) et des amis de celui-ci. Tout ce petit monde rejoint bientôt une communauté secrète (qui tient à le rester et on comprend pourquoi) dont est originaire l’un d’entre eux. A partir de là, nous sombrons classiquement dans l’Unheimlich mais ici, l’inquiétante étrangeté s’instaure pourtant en faisant fi de tous les codes habituels : en effet, nous ne quittons jamais la pleine lumière estivale même lorsque les choses deviennent sordides. Il faudra voir dans ce paradoxe l’occasion pour le réalisateur d’exprimer encore une fois son ironie. De même, il est souvent question de relativisme culturel et la barbarie de la communauté des Harga a souvent pour fonction de révéler l’hypocrisie des mœurs de notre culture.

Le sourire final de Dani face aux sacrifices – faisant suite aux mines les plus affligées-, promue « reine » et engoncée dans une composition florale grandiloquente semble être une illustration du terme « Catharsis » – qui prend ici tout son sens.

 

Les faussaires de Manhattan

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MENTIR-VRAI

Les faussaires de Manhattan réalisé par Marielle Heller met en scène une histoire vraie et une héroïne qui l’est également :  Lee Israel est une écrivaine – écrivant notamment des biographies- solitaire, misanthrope et sans le sou et endetté à tel point qu’elle peine à ne pas se retrouver à la rue avec son vieux chat malade. Elle a bientôt l’idée, avec la complicité d’un de ses amis, de vendre des fausses lettres d’écrivain qu’elle prend en plus plaisir à rédiger et dont l’inventivité documentée s’avère payante puisqu’elle peut mettre à profit ses talents de biographe puisqu’il s’agit bien de se mettre dans la peau des écrivains afin de faire monter la valeur des lettres. Cette entreprise la dépasse bientôt et elle doit alors trouver un moyen de se sortir de la nouvelle impasse judiciaire dans laquelle elle se trouve à présent.

Le film s’inspire des mémoires de la véritable Léonore Israël, laquelle a été condamnée (sans prison ferme) pour ses actes et est décédée en décembre 2014. Melissa McCarthy parvient à rendre très attachante cette figure marginale du monde de la littérature et parvient à rendre le spectateur curieux de la connaître davantage ainsi que ses influences.

L’oeuvre sans auteur

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LA FEMME AU PORTRAIT

Ce film réalisé par Florian Henckel von Donnersmarck (réalisateur de La vie des autres) explore à nouveau la difficile liberté de l’artiste dans la société et est présenté en deux partie sous la forme d’un diptyque qui suit l’itinéraire de Kurt, aspirant peintre depuis son plus jeune âge et né sous le troisième Reich.

Le film s’ouvre sur une visite d’une exposition « d’art dégénéré » (dans laquelle on voit notamment des œuvres de Klee et de Kandinsky à propos desquels le guide dit à Kurt qu’il pourrait faire la même chose) du jeune héros avec sa tante Elizabeth, jeune femme magnifique et très courtisée mais avec un côté mystique qui ne tarde pas à inquiéter son entourage lorsqu’elle prétend avoir découvert « l’harmonie universelle ». Elle est alors envoyée dans une clinique où elle est stérilisée de force par le professeur Seeband puis envoyée dans un camp d’extermination à la demande de ce même professeur qui sera au cœur de l’intrigue et de la future oeuvre dite « sans auteur ».

Mais pourquoi « sans auteur » si l’auteur de cette dernière est bien Kurt qui se cherche au travers des méandres de son passé? A ce titre, le film a le mérite de souligner que l’oeuvre ne peut être séparée de la vie et qu’il n’y a oeuvre que dans la mesure où celle-ci vient révéler une souffrance et dire la vérité même si celle-ci ne peut être extérieur aux limites de l’oeuvre qui est en elle-même une justification qui ne saurait se transmettre dans aucun des discours l’accompagnant.

L’art est ainsi résolument placé du côté de la subjectivité et de sa dimension la plus inexprimable et la plus lancinante mais il s’agit d’un secret qui – comme par miracle – se transmet de manière universelle et également dans le secret.

Vuelven

vuelven

EYE OF THE TIGER

Vuelven (ils reviennent) de la réalisatrice Issa Lopez est un film très brut et sans concession qui nous entraîne au cœur de la favela mexicaine dans une atmosphère fantastique morbide où vivants et morts se côtoient. Porté par un sujet qui lui tient à coeur (la violence des gangs mexicains et les enfants orphelins livrés à eux-mêmes suite au meurtre de leurs parents). Nous suivons l’itinéraire houleux d’Estrella, obligée, suite à la mort de sa mère, d’intégrer un groupe de garçon pourchassés par un gang et mené par Shine qui a dérobé le portable d’un chef de gang pour récupérer une photo de sa mère torturée et assassinée. Les enfants – dont les destins s’entrecroisent- sont tous incroyables d’intensité et chaque plan fait trembler pour eux. La force de la fiction apparaît ici dans sa dimension salvatrice puisque c’est elle qui permet aux jeunes protagonistes de se frayer un chemin dans un réel où tout n’est que déliquescence, violence et désolation.

Soupirs dans un corridor lointain

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SUSPIRIA DE PROFUNDIS

Le documentaire de Jean-Baptiste Thoret est un hommage à l’oeuvre du grand réalisateur Italien et permet de voir et d’entendre Dario Argento s’exprimer sur différents sujets ainsi que revenir sur certains détails de ses films les plus cultes. On retrouve à travers ses discours ses films les plus célèbres et leurs atmosphères singulières tissés par une immense sensibilité et culture ainsi que d’une grande finesse intellectuelle mais aussi d’une grande avance sur son temps. Le réalisateur a en effet souvent été visionnaire, que ce soit par son attrait pour l’art contemporain, sa maîtrise des procédés littéraires ou par le fait de mettre en scène des personnages homosexuels dans ses films sans que l’homosexualité constitue le sujet central de l’intrigue.  Le réalisateur raconte avec nuance l’origine multiple de ses inspirations mais aussi sa vision de l’Italie d’autrefois et d’aujourd’hui et son sentiment politique. C’est avec passion que nous suivons Dario, aujourd’hui septuagénaire, dans la grande bibliothèque secrète de Rome (les archives secrètes du Vatican) où il va consulter un livre sur les démons. Comme dans ses films, on voit ainsi la capitale Italienne sous un autre aspect.

Une fois encore, cette rencontre privilégié avec Dario montre que le fantastique et le réel sont solidaires l’un de l’autre et même indissociables, le second ne pouvant être appréhendé que par le biais du premier en tant qu’il permet d’opérer un décentrement permettant de placer la focale sur l’essentiel.

Ce documentaire vient accompagner les rétrospectives de deux autres compatriotes de Dario ayant lieu cet été à Paris : Mario Bava et Lucio Fulci.

Noureev

whitecrow

LE CONQUÉRANT

Sous-titré « the white crow » (le corbeau blanc, le surnom que l’on donnait à Rudolf Noureev, danseur de ballet classique né en URSS à la fin des années 30), ce biopic de Ralph Fiennes est un superbe portrait réalisé sur le mode du récit initiatique et rythmé par la soif de liberté dont témoigne le héros. Le réalisateur (à qui l’on doit le très beau The hours) parvient à faire émerger la sensibilité à fleur du peau du danseur qui recherche avidement à vivre d’après son amour pour l’art. De ce fait, bien qu’ayant pu sortir de la misère et effectuer sa carrière de danseur grâce à l’URSS, il cadre néanmoins très mal avec les exigences étatiques soviétiques qui viennent bientôt entraver ses projets en lui rappelant ses « devoirs » envers sa patrie. Mais ni les corbeaux ni les aigles n’ont de patrie et Noureev devra s’échapper coûte que coûte de cette cage dorée étatique avec l’aide de Clara Saint, son amie française (amante du fils décédé dans un accident d’André Malraux), superbement incarnée par Adèle Haenel. La figure de l’écrivain qui apparaît en filigrane n’en est pas moins importante dans la mesure où elle porte des valeurs chères aux yeux de  Rudolf Noureev même si celui-ci apparaît parfois pétri d’égoïsme, c’est finalement son amour pour la liberté et l’art qui l’emportent comme valeur universelle qui transcende la frontière entre les continents, les Etats et les nations.