Post Tenebras Lux

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FRAGMENTS D’OMBRE ET DE LUMIÈRE

Certains-sinon tous- ont dû se demander ce que Carlos Reygadas avait en tête avec ce film étrange.

"N’importe quoi", "J’hallucine"…et d’autres expressions moins perceptibles ont fusées dans mon dos après la séance.

A mes yeux, aussi incroyable cela puisse paraître, le projet est assez clair : esquisser une phénoménologie du mal (même si cette expression peut paraître pédante) en en annonçant la couleur avec ce diable rouge vif fluorescent qui s’introduit chez les personnes la nuit pour venir les troubler dans leur sommeil et leur insuffler quelques secrets sur l’existence tel le démon de l’éternel retour de Nietzsche.

Nous suivons Juan et sa famille dans des scènes quotidiennes ainsi que leur entourage dans leurs déchirements entre divers sentiments et l’impossibilité de choisir entre bien et mal, soumis à leur pulsion contradictoires.

L’entreprise me semble intéressante et j’y ai vu une réelle profondeur même si le propos qui est la survivance d’un mal inévitable au sein même de la vie et donc de l’humain aurait gagné à être poussé à son paroxysme plutôt que demeurer dans ce même halo flouté qui entoure les choses et les êtres tout le long du film. Bien que ce flou exprime aussi quelque chose du caractère diffus du mal.

N’ayant vu aucun film du réalisateur avant Post Tenebras Lux, j’ai pensé à Lars Von Trier (Antechrist, Melancolia…) Mais aussi à Terrence Malick (Tree of life) devant ce dernier.

Je ne peux toutefois me résoudre à ajouter Apichtapong Weerasethakul à cette liste, bien que les œuvres pourraient être comparées au niveau de la temporalité et du filmage de scènes du quotidien sans les vider de leur temps réel car je n’ai pas vu la même pureté que chez ce dernier mais au contraire quelque chose de lourd, fataliste : l’intrusion  du mal dans nos vies ; la ruine de l’Homme et ce qu’il a de plus précieux dans son caractère inexorable en tant que cette ruine est liée à l’existence même, sans pour autant (et c’est là à mon sens l’intérêt du film) ôter le vitalisme présent dans l’homme : l’amour, la solidarité qui demeurent le socle de nos existences terrestres, comme cela est illustré à travers plusieurs scènes.

Reygadas ne cesse de montrer tout au long du film à quel point le bien et le mal sont coextensifs et cheminent inévitablement ensemble.

Ainsi sans qu’il parvienne à me séduire totalement, j’ai réellement apprécié la démarche et le propos, sa manière de filmer des scènes du quotidien presque reposante (malgré le caractère éprouvant de certaines séquences) tant le rythme n’est pas ici un problème ni une contrainte : le réalisateur assume en effet de poser quelque chose et de nous faire vivre une expérience qui toutefois n’est pas menée à son terme. Il manque peut-être le lien qui rattacherait le tout et permettrait de rendre le message plus intelligible aux spectateurs.

Pourtant certaines paroles prononcées par Juan sont éloquentes "je fais toujours du mal à ceux que j’aime le plus" dit-il après avoir frappé sa chienne avec un soupçon de regret. Fatalité de l’action mauvaise qui ne relève pas d’un choix délibéré mais d’une sorte de mécanisme biologique lié à notre nature libidinale (il y a, à ce propos, une scène difficile à regarder mais intéressante car montrant la limite entre le plaisir et le déplaisir-ou encore le sain et le malsain-se passant dans un sauna et qui montrent à quel point les frontières sont fragiles).

Finalement Post Tenebras Lux est un chantier ; des fragments d’ombres et de lumières (des scènes très belles, d’autres sombres), mais il y en tout cas quelques chose de puissant qui ressort de l’ensemble ainsi qu’un lien ténu qui se dégage tout de même de ces moments éparses qui nous sont donnés à voir, au travers du mal coextensif à la vie qui constitue un fil directeur fragile mais qui se tient néanmoins

Et ce quelque chose vaut à lui seul presque la peine même si l’ensemble reste encore trop plongé dans les ténèbres pour susciter une entière adhésion. Personnellement je voudrais rendre grâce à Reygadas car il me semble qu’il a tenté d’illustrer un conflit fondamental présent chez l’Homme : la tendance à faire le pire lorsque l’on voit le meilleur.

Il est rare et difficile de pouvoir dire quelque chose sur la morale manichéenne autrement que par les mots sans se faire soi-même moralisateur, ici il nous est montré comment les deux principes manichéens s’affrontent dans un combat insoluble au sein duquel, seule l’existence placée comme arbitre peut triompher.

Clairement, je mentirais si je disais que je n’avais pas été touché par le film et que je ne lui ai pas trouvé une intelligence certaine. D’autant plus que cette fragilité évoquée colle avec la difficulté à traiter un tel sujet.

Promised Land

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TAKE CARE

Gus Van Sant surprend toujours par sa capacité à s’approprier un récit au travers d’un cinéma sensible, ici il le prouve encore une fois par la diversité de ses sujets. Et l’émotion et l’atmosphère poétique singulière qu’il sait si bien insuffler et qui parcoure toute son oeuvre est toujours là.

Encore une fois avec Promised Land, il choisit de placer son personnage face à un dilemme entre "bien" et "mal" sans jamais être toutefois dans une posture simpliste et manichéenne, au contraire ; il nous force à réfléchir au delà de la tyrannie du bien et du mal et à se pencher sur les vrais problèmes. En ce sens, il se trouve davantage du côté de l’éthique que de la morale et sans doute davantage du côté de la psychologie que du politique ou du moins il pense le second aspect d’après le premier.

C’est ici la question du déracinement de l’homme par l’économie qui est interrogé et en ce sens la controverse soulevé par le film porte sur l’importance de l’authenticité et de ne pas réduire la vie à sa seule matérialité. Et c’est aussi la question de l’identité qui est en question : ces américains sont nés dans ces terres et veulent au fond les transmettre à leurs enfants plutôt que leur offrir l’american dream.

Matt Damon, qu’il connaît bien depuis qu’il l’a dirigé dans Gerry, long-métrage dans lequel il dégageait déjà une belle sensibilité, a encore pris de la maturité dans son jeu d’acteur avec son beau corps terrien. Quant à France McDormand, quinquagénaire pimpante qu’on a l’habitude de voir dans des comédies, est délicieuse et formidablement crédible dans ce rôle conflictuel à compromis : entre mère aimante voulant donner le meilleur à la chair de sa chair et employé d’une société qui tend à arracher quelque chose d’originel.

Gus Van Sant aime ce genre de personnages et de situation : pris entre les limites de l’éthique et des impératifs vitaux, de la vie et de la mort (réel ou symbolique) et il a une réelle façon de les sublimer et les rendre intelligibles en les donnant à voir davantage qu’à penser au travers des évènements.

Mud

Mud

AMOUR A MORT

Jeff Nichols signe un superbe troisième long-métrage qui nous plonge dans une ambiance d’aventure et condense autant d’émotions hétéroclites que de paysages et instants sublimes. Nous sommes dans l’Arkansas ; sur les rives du Mississipi.

Ellis (Tye Sheridan) a quatorze ans, vit une enfance "à la dure" avec un père qui ne ménage pas ses efforts "parce que la vie est dure" lui dit-il. Grand, élancé, combatif quand il le faut et peu farouche pour son âge, il possède en plus de beaux yeux bleus, une vivacité aussi bien physique qu’intellectuelle et une débrouillardise innée. Autant de qualités qui le rendent attachant dès les premières séquences et le font apparaître davantage comme un potentiel héros que comme un ado banal. Son meilleur pote : Neckbone, un orphelin qui vit avec son oncle, rivalise de charme et de hardiesse avec lui et ils forment un joli duo de choc dont la complicité rappelle celle du club des cinq ratés.

Bien que l’éveil de la puberté les pousse à s’intéresser aux filles et à l’amour, c’est finalement à une autre histoire d’amour qui leur tombe dessus avec laquelle ils vont devoir en découdre et qui n’est pas la leur mais celle d’un adulte : un inconnu qui vit sur le petit îlot que les deux garçons considéraient jusqu’alors comme leur territoire de jeu. Nous somme à mi-chemin entre le conte et le polar : un vagabond fugitif (Matthew McConauguey) vit dans un bateau coincé entre les branches d’un arbre et attend avec espoir sa "girlfriend" qui a des oiseaux tatoués sur les mains. Joli tableau romantique ancré dans un réalisme d’une violence extrême dont le contraste rappelle Drive.

Ellis se met en tête de permettre à cette histoire d’amour d’exister et de sauver ces deux vies fragiles coûte que coûte, comme s’il s’agissait de sa propre vie…

Autant une désillusion qu’une célébration de l’amour (et pas seulement sous sa forme conjugale mais aussi familial). Dans la lignée de Take Shelter, Jeff Nichols se révèle être un génie pour dresser des portraits émouvants et faire apparaître l’extraordinaire dans la banalité en nous offrant un conte poétique et réaliste. Malgré de très légères longueurs qui viennent parfois rompre le beau rythme dont bénéficie par ailleurs ce film, celui-ci s’avère être un cocktail hardi et réussi. L’esquisse d’une pureté et un appel à la liberté, à l’effort et à l’aventure.

Hannah Arendt

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LE COURAGE DE LA PENSÉE

Davantage qu’un biopic, ce film est une plongée quelque peu déconcertante d’intimité dans la vie d’Hannah Arendt : sa pensée, ses déchirures, ses joies, ses amours. En situant l’action à un moment polémique : en 1961 ; au moment du procès d’Adolf Eichmann, responsable de la déportation de millions de juifs. Malgré un aspect qui peut sembler quelque peu romancé, notamment sur la relation Arendt/Heidegger, la réalisatrice frappe fort et nous dresse le portrait d’une femme engagée, sensible mais sans concession. En proposant au New Yorker de couvrir l’évènement pour "s’acquitter d’une obligation vis-à-vis de son passé", la philosophe va se mettre en péril à tous les niveaux.

 « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »  Hannah Harendt

Si la qualité de la réalisation est contestable car quelque peu labile et souvent laborieuse au travers une reconstitution d’époque qui laisse globalement à désirer, on ne peut en revanche que saluer l’iniative de l’hommage rendu et un effort manifeste de documentation (la réalisatrice a d’ailleurs eu des contacts avec l’entourage d’Hannah Arendt). Malgré l’importance donnée à cet aspect historique, ce qui l’intéresse dans la réalisation d’un tel biopic, c’est bien la contemporanéité de la pensée de la philosophe.

L’angle d’approche via la polémique est courageux tant la douleur est encore présente. Rien ne nous est épargnés quant aux atrocités commises, ni la posture adoptée par Arendt qui crée la dissidence par son absence d’affectivité, favorisant l’objectivité. Femme de conviction et pleine de probité, elle dérange car elle ne dit pas ce qu’on attend d’elle et paraît presque prendre la défense d’Eichmann ; "individu effroyablement normal qui n’a fait qu’obéir aux ordres", en somme un banal antihéros. Dire toute la vérité est en effet son seul but et ce procès s’inscrit dans ses réflexions sur la banalité du mal, concept qui sera au cœur de la philosophie de l’ancienne étudiante de Heidegger. Entreprise difficilement acceptée et encore moins saluée de la part ceux qui attendent et préfèrent les paroles apaisantes et la désignation d’un coupable auquel infliger un sévère châtiment. Mais peu consensuelle, Hannah affronte l’espace public -qui lui n’est pas à la recherche de la pensée mais d’un coupable à faire payer- sans faillir.

En ce sens, le film a justement ce mérite de montrer ce conflit omniprésent à travers toute l’histoire entre espace publique et pensée intellectuelle, la volonté de vérité étant toujours irritante pour la souffrance à vif qui aspire à un soulagement et une rédemption par la vengeance.

Pourtant, Arendt, si elle ne veut pas subordonner son jugement et sa réflexion à la seule loi de l’affect, elle ne se débarrasse pas pour autant de son désarroi tragique, ouvrant au contraire de nouvelles perspectives d’actions et de pensées. L’antisémitisme a atteint un point d’irréalité et c’est ce point qu’elle entend expliciter en montrant à quel point, il est une pure absence de pensée, bien qu’elle peine à se faire entendre par le plus grand nombre au cours de ce procès à tel point qu’elle sera elle-même soupçonnée de nazisme…

***

Barbara Sukowa est étonnamment convaincante dans ce rôle qui demande à la fois du charisme, de l’aplomb et du cœur, on retiendra notamment la longue scène finale dans l’amphi où elle relate le procès à ses étudiants et ses conséquences morales. Et malgré un physique assez éloigné de la véritable Hannah Arendt, elle parvient à nous offrir un portrait d’une justesse certaine et poignante. Celui d’une femme qui préfère l’errance à laquelle confine la question, qu’une fausse vérité à laquelle condamne une réponse non soumise à l’examen de la pensée. Et nous montre au passage à quel point la pensée qui ne s’embarrasse pas du consensus confine toujours à l’isolement.

Le mur invisible

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LA DERNIÈRE FEMME

Histoire certes terrible, mais aussi belle et touchante extraite du roman Marlen Haushofer, romancière autrichienne (pays qui engendre apparemment des écrivains et cinéastes sublimes qui aiment à travailler main dans la main : rappelons nous le "couple" Elfriede Jelinek et Michael Haneke pour La pianiste). Ici, on doit l’adaptation à Julian Pölsler, celle d’une femme qui se retrouve condamnée à la solitude et bien vite à la précarité alimentaire et sanitaire par la présence d’un mur invisible qu’elle découvre, l’empêchant de rejoindre la civilisation humaine. Au détour d’un chemin de randonnée, alors qu’elle vient rejoindre des amis en montagne. Elle se retrouve alors recluse dans le petit chalet avec son chien, Lynx, tout deux  rendus perplexes face à la situation improbable mais qui apparaît rapidement insoluble et nécessite une adaptation. En effet ; comme dans les romans fantastiques, la protagoniste se voit ainsi soudainement devoir affronter l’impensable, sauf qu’ici nous sommes pourtant dans un réalisme troublant.

Bientôt d’autres êtres les rejoindront pour former une communauté réduite de survie : une vache, un chat et quelques naissances inespérées qui, au vue du contexte, s’apparentent à des miracles.De cette situation-limite,  des liens vont se tisser et la vie s’organisera en conséquence, jusqu’à l’irruption d’un drame déchirant dont on pressent l’imminence dans chacun des mots de la narratrice-protagoniste qui raconte son histoire de manière rétrospective et qui n’est pas sans rappeler les atrocités du nazisme, l’histoire se passant au cours de la seconde guerre mondiale.

L’ambiance oscille entre angoisse et attendrissement, une certaine forme de bonheur surgit paradoxalement de cette situation d’isolement extrême entre vie et survie où le temps passe différemment (on se rappelle inévitablement la métamorphose de la vie de Robinson le naufragé). Ce bonheur-là prendra fin après un évènement aussi tragique qu’inattendu dans cette nouvelle vie ; une intrusion humaine, cruelle et destructrice après des années passées à reconstruire une existence nouvelle. C’est avec talent et émotion que Martina Gedeck incarne ce personnage condamné à la solitude et à une forme de survie après ce drame violent et bouleversant, survivant uniquement par l’écriture.

***

En outre de superbes paysages montagneux au fil des saisons qui passent, nous sont offerts, comme des tableaux de Carl Gustav Carus ou Caspar David Friedrich (Le matin dans la montagne) devant lesquels, le réalisateur nous laisse nous abandonner à la contemplation et mieux nous ancrer dans ce récit singulier engageant au passage une belle réflexion sur le rapport de l’homme à l’animal. Poignant et intense.

What Richard did

"L’échec est interdit n’est-ce pas?"

What Richard Did fait partie de ces films qu’on n’attend pas et qui font l’effet d’une petite bombe dans le paysage cinématographique. Film irlandais peuplé de paysages somptueux, il fascine d’emblée par son esthétique et on aura souvent l’impression de regarder un tableau de John Constable (et d’autres fois même de Edward Hopper de par les scènes du quotidien sublimées) entre deux fondus au noir. L’intrigue se concentre autour d’une destinée brisée soudainement, par un moment d’égarement, il montre la malédiction de l’instant, le faux-pas qui entraîne plusieurs chutes intégrales.

L’âge d’homme

Malgré l’ambiance détendue et estivale dans laquelle nous plonge le début du film, on sent paradoxalement qu’on est à un moment crucial de décision. Sans en avoir l’air, la caméra se concentre sur un personnage en particulier sans jamais nous le signaler explicitement : le héros pourrait aussi bien être le garçon assis à côté de lui. Richard est un jeune Monsieur-tout-le-monde mais dans un sens positif : social et sportif, ni trop intello ni trop stupide, il se fond avantageusement dans cette masse d’adolescents. Il sent le poids de ce qui l’attend et ne veut pas décevoir son père dont il sait être la fierté. Une fille retient bientôt son attention et ajoute à sa panoplie de garçon parfait de la middle class. Seulement voilà, il y a aussi Conor, l’autre garçon vers lequel Lara tourne les yeux. Et l’idée seule de la possibilité d’avoir de l’ombre va être insupportable à Richard et provoquer le drame qui semble déjà écrit même quand tout va bien, précisément car tout va trop bien pour durer. En cela le déroulement du film nous rappelle ceux de Joachim Lafosse. La tragédie qui va se produire est inéluctable, elle est d’or et déjà contenue dans chaque plan et on peut la pressentir avec une inquiétude croissante. La fatalité de la chute de Richard peut ainsi être décelée dès les premières scènes.

Le dilemme moral

Ainsi après une soirée un peu trop arrosée qui finit mal et du jour au lendemain, Richard voit s’effondrer ses plans d’avenir un peu trop bien tracés pour se retrouver dans une situation sans issue. Celle de la culpabilité d’un crime qu’il ne peut ni assumer ni effacer. Sans jamais donner de solution et après avoir pris le temps d’amener le spectateur dans le contexte qu’est celui de Richard, aucune solution nous sera donné, nous plaçant ainsi dans une situation particulièrement inconfortable car prise entre la morale et l’affect.

Une impasse insoluble nous est ainsi livrée.La scène où Richard avoue son crime à son père confine à une émotion pure et déchirante tant on sent la brisure irrévocable, tout comme celle où l’on se voit s’effondrer, craquer, avouer son impuissance face à l’évènement aussi grave qu’innattendu.

***

L’inconfort ira croissant, entre tendresse, colère et douleur, jusqu’aux cinq dernières minutes insoutenables tant on attend un dénouement qu’on ne voit pas. Il ne nous est donné à voir qu’un faux apaisement derrière une vie définitivement brisée par la culpabilité et le regret de l’irréversible.

Un film d’une beauté et d’un réalisme terrible. Intense, perturbant et brillant.


La religieuse

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SUZANNE UNCHAINED

Ironie du sort ou coup de dé du hasard : Guillaume Nicloux est né précisément l’année où sortait l’adaptation de La religieuse Jacques Rivette, en 1966. On m’avait dit que cette dernière était meilleure que cette nouvelle version, mon expérience l’a démenti (à signaler que je suis un grand admirateur du texte original que je trouve beau, douloureux et transperçant). Cette version rend grâce à la souffrance et à une foi aussi belle que révoltée et sincère qui se dégage de ce texte, tout cela est ici bien mieux communiqué que dans la version antérieure, souvent trop légère et timorée bien qu’également très fidèle d’un point de vue textuelle, mais la religieuse de Rivette, Anna Karina, gardait toujours ses atours et ne semblait jamais réellement en proie à une souffrance inhumaine infligée, autant vous prévenir : ce n’est pas le cas ici.

La religieuse c’est avant tout l’histoire de la pureté mise à mal et d’une liberté et dignité bafouée par une communauté pourtant censée représenter elle-même cette pureté et l’amour du prochain. Le récit détaillé d’une longue descente aux enfers dont on ne sort pas indemne. Et qui mieux que Pauline Etienne, douceur incarnée ; peau blanche, grands yeux bleux et d’une fragilité à fleur de peau apparente, pouvait incarner cette pureté. Casting de grâce entre Louise Bourgoin (ici surprenante en soeur supérieure rigide, presque terrifiante). Agathe Bonitzer (on se rappelle sa performance dans le magnifique A moi seule sorti il y a un an, qui racontait également une touchante une libération après un long enfer ; troublant écho), Isabelle Huppert (qui n’a plus à prouver ses compétences pour ce genre de rôles) et enfin une Françoise Lebrun incarnant la très poignante mère supérieure, Madame de Boni, bienveillante et protectrice pour Suzanne- la seule vraie sainte qui ne se perçoit pourtant que comme "une piètre chrétienne" dans sa lucidité-hélàs rappelée à Dieu trop vite, laissant sa protégée en proie aux pires atrocités. Finalement les mots de Diderot dans son encyclopédie résument à eux seuls la situation terrible : «La soumission à la volonté générale est le lien de toutes les sociétés, sans en excepter celles qui sont formées par le crime».

Il faut mettre un bémol : le film n’est pas parfait. La dernière partie avec Isabelle Huppert dans le rôle de la mère abusive, après le transfert de Marie-Suzanne dans un nouveau couvent, souffre de quelques longueurs gênantes qui auraient pu être évitées. Et c’est d’ailleurs en contraste avec le récit de la première heure où tout s’enchaîne plutôt bien et rapidement. Mais on pardonne volontiers ces longueurs par une photographie impeccable, une mise en scène soignée et le sens du détail apparent de Nicloux pour les costumes et les décors,ce du début à la fin, ainsi qu’une grande sensibilité manifeste à l’oeuvre originale. La seule prise de liberté est une fin teintée d’optimisme qui ne transparaissait pas dans le roman où il ne restait de Suzanne que les mémoires.

Une version d’une fidélité contemporaine.

Au final, on a un film très complet tant il aborde avec subtilité les thématiques morales présentes dans l’oeuvre de Diderot :liberté, foi, danger des excès de la religion ainsi qu’une forme d’héroïsme magnifique ; la capacité pour les êtres blessés à mort de renverser leur situation par leur seul volonté, et qui retranscrit à la perfection "une oeuvre née d’une conjonction paradoxale entre la mystification, l’attendrissement et la colère". Ici portée aux nues par une jeune actrice habitée qui dégage incontestablement vulnérabilité poignante, entre une adaptation au théâtre universitaire par une comédienne qui m’avait déçu et une Anna Karina bien trop "grande dame du monde" pour le rôle chez Rivette, je suis ravi d’avoir enfin vu une Marie-Suzanne Simonin authentique à l’écran dont on peut palper la foi, la sainteté et la douleur à chaque plan.

Une figure de l’héroïsme et du courage profondément émouvante et d’une actualité incontestable : ne pas plier et ne pas se renier même devant les oppressions les plus violentes. Édifiant et d’une contemporanéité absolue.

Camille Claudel, 1915

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LA DÉVASTATION ET L’ATTENTE

Bruno Dumont fait toujours preuve d’une esthétique singulière et transcendante et d’une forme mysticisme dans ses films. Celui-ci se ressent dans sa manière même de filmer les personnes, les êtres et les choses, et celui-ci n’échappe pas à la règle. Loin s’en faut puisqu’il est justement question de deux mystiques unis par les liens du sang (Camille et Paul) qui ne parviennent pourtant pas à se rejoindre et demeurent seuls face à leur destin.Tragique pour Camille, constamment persécutée par les fantômes du passé, entre désespoir et joie, et souffrant de son enfermement et austère pour Paul désireux de se rapprocher du seigneur et de vivre authentiquement sa foi (comme Hadewijch : autre personnage éponyme de Dumont, mystique amoureuse de Dieu). Trajet de deux personnages hors du commun porté par deux acteurs exceptionnels à l’écran : Juliette Binoche et Jean-Luc Vincent transcendés par la caméra de Dumont qui filme au-delà de la chair.

Nous sommes en 1915, dans le Vaucluse, dans une maison de repos destinée aux personnes souffrant de troubles mentaux.

Des rapports dissymétriques à la foi

Quand Camille espère l’aide de Dieu, Paul campe une attitude désintéressé vis à vis du seigneur et malgré son attitude quasi extatique, il méprise la mystique par le plaisir qu’elle désire de l’union avec lui. Pourtant quand on le voit lever les yeux aux ciel et évoquer Les illuminations de Rimbaud, on ne peut s’empêcher de lui trouver des allures de mystique traversé par la foi. C’est un personnage, qui, comme sa soeur, lutte entre différentes aspirations. Cela se voit jusqu’au regard qu’il porte sur le petit muscle de son bras alors qu’il rédige une lettre et son regard plein de ferveur tendu vers le ciel. Rarement une lutte intérieur aura été aussi bien communiqué par le jeu d’un acteur, ici magistral et impressionnant de prestance.

"Mon petit atelier" : persécution fictive, douleur réelle

Camille, dont le visage passe constamment de la joie au désespoir avec une rapidité troublante de par l’absence de transition d’un état est à l’autre, est hanté par des persécuteurs manifestement fictifs, qui voudraient hériter de son petit atelier comme elle l’écrit, avec la complicité d’une aide soignante, dans une lettre à son amie Henriette.

On sent une femme constamment sur le fil entre démence et santé mentale, toujours au bord de la crise de larmes, ses brefs instants de joie nous déchirent tant on sent qu’ils sont éphémères et fragiles.

Dans son esprit, Rodin, son ancien amant se trouve évidemment à l’origine de la machination et ne lui laisse pas trouver la quiétude, elle qui baigne pourtant dans un univers où la paix règne.

Souvent très cohérente, lorsqu’elle s’exprime face au professeur de la maison de repos, mais le regard troublé, comme si la folie ne l’avait emporté qu’à moitié et que contrairement aux autres patientes,et qu’il lui restait suffisamment d’esprit pour avoir de la lucidité sur sa situation et en souffrir. C’est d’ailleurs cette semi-folie qui est terrible pour elle, pour le personnel soignant, son frère ainsi que pour le spectateur, elle est bloqué dans une zone mystérieuse et indécidable. "Je ne sais pas pourquoi je suis là" confie-t-elle au professeur. Elle ne semble en effet être à sa place nulle part.

Temporalité et récit

Personne ne gère le temps au cinéma comme Dumont. Ainsi le temps de l’histoire du film est identifiable, elle se passe sur trois jours. Ce temps s’écoule lentement dans cette vie à la maison de repos où il n’y a rien à faire à part voir le psy une fois par semaine et, dans ce cadre privilégié, se promener alentour dans les montagnes accompagnée des nonnes (aujourd’hui c’est encore dans ces conditions que les aliénés évoluent dans la majorité des hopitaux où peu d’activités leur sont proposées). Camille passe son temps à attendre, à espérer et à ressasser. Quelques moments de joie, devant la pièce de Don Juan joué par les résidents ou durant la promenade, mais très vite le visage s’assombrit en proie à des crises de tristesse d’une violence inouïe.

Ce temps, c’est aussi dans un lieu où il semble précisément suspendu qu’il prend corps : la nature, les massifs montagneux du Mondevergues qui emmurent Camille loin de ses aspirations artistiques et de ses proches. Dans une nature calme où tout semble suspendu mais aussi où quelque chose peut se produire car le décor laisse place à l’évènement singulier au sein même de l’ennui et de l’attente.

Sur ce temps court où l’on découvre les lieux et le temps, c’est une longue période dont Bruno Dumont rend compte : trente années d’enfermement et de souffrance qu’il donne à voir dans le regard de Camille, ses mots et ceux de son frère (rarement des textes ont été si bien dits au cinéma). Le fait que les conditions des malades soient bonnes ne rend que plus réel le propos, ici pas de victimisation des patients dont souffre trop de production sur le thème de l’enfermement et de la folie, juste un sens rare de l’esthétique, de la temporalité et de la mystique. Le film est certes inconfortable en tant qu’il nous donne à voir une destinée dans toute sa fatalité et dans laquelle il ne nous est pas possible de réduire le caractère tragique par un avis-positif et négatif- sur la situation qui nous est donné à voir, juste la voir, la ressentir, et même d’une certaine manière, la vivre, depuis sa place de spectateur.

Mais il est aussi intense et beau par la puissance des sentiments et de la foi qui animent les personnages, cette ferveur on la ressent jusque dans sa chair, à chaque plan et au travers de chacun des visages filmés. Transcendant.

Jappeloup

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« T’arrêtes pas Jap’, je t’en supplie ne t’arrêtes pas »

Epique et hippique!

On peut dès lors s’interroger si le Jappeloup de Christian Dugay est destiné exclusivement aux passionnés d’hippisme ou s’il  s’avère suffisamment ouvert pour plaire aussi ceux qui y sont plus extérieurs voire hermétique. On peut le dire sans attendre : c’est un grand film populaire empli d’énergie communicative et d’humanité : les exclamations enthousiastes qui s’élèvent de part et d’autres de la salle alors que la petite équipe vient à peine de faire irruption après le générique en témoigne : « un grand film ! Généreux et qui fait du bien ! Bravo » s’exclame un homme au premier rang venu avec ses enfants « Moi je suis complètement néophyte, je ne suis jamais monté sur un cheval de ma vie et ce film m’a permis de comprendre des tas de choses sur ce sport et cet univers, merci beaucoup de communiquer une telle passion ». Guillaume Canet le dit lui-même lors de la présentation du film « en ces temps sombres, je voulais redonner un peu d’espoir aux gens en retraçant le parcours de vie d’un personnage réel qui va au bout de son rêve. ». Pour davantage d’authenticité, Guillaume a d’ailleurs suivi de très près le témoignage de Pierre Durand et ce dernier a même été présent  sur le tournage le premier jour. Le parti pris est donc sans nul doute celui de l’authenticité.

Jappeloup est en effet un nom duquel on se souvient dans le monde de l’équitation.  Ce petit cheval noir, quelque peu rétif aux premiers abords, et dont on doute fortement de ses capacités. Celui-là même qui devient pourtant l’unique préoccupation de Pierre Durand qui décide, avec l’appui de ses proches, de s’y consacrer tout entier et de renoncer pour cela à sa carrière juridique. Ce film représente donc une manière pour Guillaume de concilier premier amour avec sa destinée d’acteur. Et ce concentré de passion explose d’évidence pour le spectateur qui vibre devant ce touchant biopic équestre. Une réussite absolue et une déclaration d’amour à un sport qui souffre souvent de préjugés quant à son prétendu snobisme.

A corps gagnants.

On sent clairement la proximité entre l’acteur et le cheval à l’image. A tel point qu’on n’a aucun mal à imaginer le couple mythique de la fin des années 80 si bien que Jappeloup et Pierre étaient à l’époque surnommés : le centaure. Il n’y a de cesse au cours du film d’avoir le plaisir de retrouver à l’écran cette adéquation. Et l’on ne s’en étonne d’ailleurs nullement lorsque l’on sait que faire une carrière hippique était le premier grand rêve de Guillaume Canet qui a vu sa carrière compromise par un accident. On sent nettement ici cette passion originelle tant par les choix de mises en scène qui donnent à voir l’image que par son jeu. Guillaume souligne d’ailleurs à plusieurs reprises ses nombreux points communs de parcours avec Pierre Durand, à tel point que le film, s’il reste un biopic, renforce son intérêt par cette dimension qui donne presque à voir cet écho puissant entre deux histoires.

La caméra de Christian Dugay aussi fait corps avec le couple cavalier/cheval et on peut sentir à la fois toute cette proximité et la tension des deux compétiteurs à l’approche des obstacles sur le parcours des jeux olympiques de Séoul de 1988. D’autant plus que le tournage a ravivé la passion de Guillaume Canet qui fût très bon cavalier avant d’être acteur et s’est  même depuis remis sérieusement depuis quelques temps aux concours.

Passion et virtuosité.

Au travers des plans qui alternent compétition, entraînement, vie quotidienne et sentimentale des protagonistes, des liens se tissent et on se sent gagné en même temps  par la fièvre des concours et l’excitation qui animent cette petite communauté soudée que constitue la famille Durand et leur entourage.

Toute cette ambiance singulière et propre au milieu hippique est parfaitement retranscrite à l’écran aux travers des différentes épreuves de sauts d’obstacles qui nous sont montrés, la tension du spectateur va crescendo « je sautais chaque obstacle avec vous depuis mon fauteuil» confie une dame à Guillaume Canet lors de la discussion qui suit la projection.

Il faut aussi souligner la dimension virtuose présente dans le film-sans jamais le rendre inaccessible pour autant : il y a une grande fidélité au monde professionnel de l’hippisme. La reconstitution des parcours de CSO est impeccable et la réalisation de Christian Dugay sur les performances de Jappeloup apparaît toujours très réalistes et démontre un œil expert sur chaque module et distance choisie lors des différents concours qui donne à voir l’évolution de Pierre. L’ambiance de la préparation et de l’entraînement des cavaliers propre à ce monde de la compétition équestre transpire également d’authenticité jusque dans les moindre petits détails, ce que les cavaliers apprécieront particulièrement.

Les rôles des entraîneurs et concurrents sont aussi parfaitement documentés et le film donne même à voir les querelles olympiques relevant quasiment du privé ; notamment celle avec Marcel Rozier qui fût l’entraîneur de l’équipe de France avant que Patrick Caron prenne la relève à la demande générale d’une démission du premier aux méthodes trop brutes.

 

Une histoire d’amour à multiples facettes.

Thème récurrent dans tous les films de Guillaume Canet, celui-ci n’en déroge pas. Car il ne faut pas s’y tromper : c’est bien le thème de l’amour, et non celui de la compétition, qui domine le film, celui-ci prend des formes multiples. Entre les individus aussi bien qu’avec Jappeloup, comme c’est annoncé au travers d’un court dialogue suite à la première victoire du petit étalon noir : « ce cheval a du cœur » « il a plus que ça ». Thème récurrent dans tous les films de Guillaume Canet, celui-ci n’en déroge pas. Car il ne faut pas s’y tromper : c’est bien le thème de l’amour, et non celui de la compétition, qui domine ce film très complet. Et cet amour prend d’ailleurs des formes multiples. Entre les individus : (une très belle relation de père à fils, d’homme à femme, de père à mère, de concurrents à concurrents, d’amitiés…) aussi bien qu’avec Jappeloup, comme c’est annoncé au travers d’un court dialogue suite à la première victoire du petit étalon noir : « ce cheval a du cœur » « il a plus que ça ». La groom déterminée (Lou de laâge) rappelle d’ailleurs à Pierre, lorsqu’il en a besoin et qu’il est sur le point de se séparer de Jappeloup, l’importance des sentiments : comme les personnes, le cheval n’est pas une machine. Ainsi le film donne aussi à voir des ruptures : la mort brutal de son père (interprété avec beaucoup de générosité par Daniel Auteuil) qu’il voulait tant rendre fier, ses nombreuses chutes et échecs et les douleurs qui en découlent et paradoxalement, le soulèvement d’une énergie positive qui rend possible leur renversement et donne lieu à de nouveaux objectifs et la prise de décisions fondamentales.

D’ailleurs si Jappeloup et son évolution de compétiteur est au centre du film, les relations entre les personnages autour sont teintées d’une grande justesse et contribue à la force et au succès de l’histoire. « Découvrir un personnage qu’on ne voit pas tout de suite » était en effet le but de Guillaume Canet avec cette émouvante reconstruction de plusieurs vies autour d’une. Ainsi on voit évoluer sa relation avec Nadia, cavalière rencontrée lors d’une de ses épreuves de jeunesse incarnée par une Marina Hands attachante et délicieuse.

Sur un plan cinématographique, Jappeloup a aussi le mérite de rappeler que cinéma populaire et profondeur ne sont pas inconciliables. Plaisant et édifiant : le film est une excellente surprise, à l’image de celle que fûrent Pierre et Jap’  à Séoul en 1988. Un hommage vibrant de passion.

* Vous pouvez également trouver ma critique publiée sur l’e-zine Ecran Noir.

Spring Breakers

affiche-du-film-spring-breakers

 

SPRING BRAQUEUSES

Objet singulier et évènement dans le paysage cinématographique doublé d’un délire coloré et kitsh affiché empreint de culture populaire pour narrer une histoire glauque et immoraliste d’une jeunesse sans moeurs en mal d’un avenir meilleur. Surplombé de la figure très actuel du dealer loser pris dans une spirale consumériste, personnification de la décadence du monde moderne. On ne peut pas reprocher à Harmony Korine de manquer de sens du contraste ni d’originalité artistique : à ce titre il semble même transformer la question de la légitimation de l’art populaire posée par Shusterman en faisant des codes populaires eux-mêmes un sujet esthétique à part entière.

On ne peut pourtant que déplorer qu’il n’aille pas au bout de cette tentative esquissée avec  une impertinence rafraîchissante dès le générique. Il étouffe en effet son film à plusieurs reprises par des moments plats aussi inattendus que  décevants, et un manque de musique assez regrettable justement là où l’on était en droit d’attendre une jolie compilation electro/pop afin de nous faire immerger totalement dans cet univers et non seulement une reprise molle de Britney. Cette dernière étant la figure universelle de la nana américaine décadente ou encore le symbole obscur par excellence d’une fantaisie qui aurait mal tourné comme l’a confié le réalisateur dans une interview.

Chronique d’un film excentrique mais qui demeure trop timoré dans sa démarche.

Quatre filles, un marteau et un pistolet à eau.

Elles sont sexy, débordent de pulsions et d’envies et comme disent les jeunes : elles sont trop "swag" avec leurs baskets fluos montantes, leurs fringues manufacturées aux imprimés tape-à-l’oeil et leur minishorts habillant des corps brillants de santé. Et, naturellement avec ça, manifestement prêtes à tout pour briser leur quotidien morne d’étudiantes de fac allant fort mal avec ce qu’elles revendiquent par ce look, c’est pourquoi pendant les cours, elles passent leur temps à faire des dessins obscènes et des badinerie coquines emplies de promesses sensuelles. Hormis l’une d’entre elle qui, en proie au doute, prie pour son Salut, la seule qui ne participera pas à l’évènement déclencheur. Car en ce monde rien n’est gratuit et le seul et unique moyen de s’offrir une spring break en Floride s’avère être parfaitement immoral et illégal : il faut braquer le fast-food du coin. Allons-y avec ce qu’on a sous la main-un marteau, un pistolet à eau, trois passes-montagnes et le culot, ça marche. Les voilà en route pour un paradis artificiel.

Du rêve à la désillusion : paradis artificiel et chute.

Il y a quelque chose d’à la fois désopilant et touchant à voir Faith (Selena Gomez) narrer son séjour à sa mamie. A ses yeux, tout est beau et presque irréel, son discours est lyrique et en même temps nous assistons à la réalité qui ne se trouve être qu’un monde superficiel basé sur le fric et le consumérisme, la jeune fille raconte pourtant avec une innocence et un romantisme d’une naïveté confondante  rappelant presque Madame Bovary et ses fantasmes d’amour et de paradis terrestres illusoires. Avec sa croix chrétienne au cours du cou et l’éducation religieuse qu’elle a reçue, ses amies l’avaient prévenue d’un «-Prie à mégadonf’» . Elle est l’unique personnage à être tiraillé par la morale manichéenne et la volonté de ne pas mal agir. Les trois autres étant déjà convaincues depuis avant la spring break et encore plus depuis leur hold-up que la fin justifie très bien les moyens. Lorsqu’elles sont rattrapées par les forces de l’ordre plus tard, Faith dit à plusieurs "ce n’était pas ça le rêve" comme si elle n’arrivait pas à croire à cette chute pourtant si prévisible. Ainsi lorsqu’elle comprend qu’elle est prise dans une sphère d’immoralité, elle fuit le paradis, comprenant qu’il est en fait l’enfer déguisé, entrevoyant l’enver du décor dans les yeux de celui qui se fait appelé Alien (James Franco, effectivement méconnaissable). Elle est finalement la seule à connaître un cas de conscience et entrevoir clairement la damnation qui les attend sans que rien de grave ne se soit encore produit et à s’enfuir conséquemment en repentie mise à mal dans ses visions idylliques.

Portrait d’une époque ou dystopie?

Il semble qu’Harmony Korine mèle les deux genre et qu’ils se confondent…rien de bien novateur sur les sujets traités : la jeunesse, la violence, le sexe, l’avidité de richesse, la drogue et l’alcool aussi bien sûr. Pourtant le film garde un aspect irréel : rien de naturaliste non plus dans tout ça ni de valeur documentaire, d’ailleurs on est toujours tenu à une distance suffisante pour éviter toute compassion envers n’importe quel personnage (même Faith qui apparaît définitivement le personnage le plus humain du film demeure encore trop lisse pour cela) dont on est simplement invité à contempler le décours.

Ainsi on se demande où l’on veut nous mener : l’histoire dont on échoue à trouver de la profondeur semble être un prétexte pour produire un film à l’esthétique pop’ délirante d’autant plus qu’on sent que le jeune réalisateur s’amuse follement. Mais on aurait souhaité qu’il eut davantage de probité au coeur même de son délire afin de nous le communiquer et non pas juste nous laisser entrevoir une esquisse de plaisir esthétique au travers de cet univers coloré et décadent dont il ne reste finalement qu’un avant-goût de ce quelque chose de singulier et de profond qui s’y trouve contenu, mais malheureusement étouffé, tant il laisse s’échapper l’énergie en allant dans tout les sens et faisant trop de mauvais choix. Cet avant goût stylistique est hélas fade et ne procure finalement qu’un sentiment d’inachèvement tant le film amuse et surprend un peu à différents moments mais ne touche cependant jamais. Car ici, même si elle est revendiquée dans le fond, dans la forme c’est bien aussi la superficialité qui domine et tout se passe comme si Korine avait été contaminé dans sa démarche par la futilité de son récit jusque dans l’économie des plans qu’il pratique à outrance et le bruit d’armement qui les rythme, et finit, à force d’insistance, par évoquer un son désespéré voulant à tout prix insuffler le cachet qui fait défaut au film. Dommage, d’autant plus qu’on ne doute pas qu’un cinéaste de la trempe d’Araki, dont on pense ici vaguement au Kaboom, aurait pour sa part su éviter sans peine cet eceuil.